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Nouvelles - Les soleils du je...

Déjà la veille, en quittant le bureau, j’avais remarqué les camions stationnés sur les abords du ministère. Un petit pincement au cœur m’avait révélé instantanément ce que mon œil ne percevait pas, faute d’inscription sur les véhicules. Pourtant, c’était clair, demain un tournage allait avoir lieu tout près du bureau.

 

« Tout près » fut un vain mot. D’énormes projecteurs étaient dressés devant mes fenêtres. Pas au bout de la rue, pas à cent mètres, là, sous mon nez. Des machines dignes des grands studios, bravant la grisaille d’avril, s’élevaient tels des soleils de substitution dans mon ciel affecté. Pour un type, qui comme moi avait rêvé d’être un acteur, avouez que cette situation était des plus troublantes.

 

 

Pour affronter ce mirage diabolique, je me jetais dans le travail. Consciencieusement, je relevais mes mails, les classant par ordre d’importance, mais inutile de vous le cacher, sans arrêt mon regard s’échappait de l’écran pour vagabonder vers cette structure pharaonique crachant des milliers de watts.

 

Mon côté voyeur prit le dessus sans que je prémédite grand-chose. J’épiais les allées et venues de ces gens que j’enviais plus que tout. Comprenez-moi, ils en faisaient partie, eux, de ce milieu auquel je rêvais d’appartenir, chaque matin et chaque soir que Dieu fait. Pourtant, malgré ce point commun qui nous unissait eux et moi, ils ne m’adressaient pas un seul regard de compréhension. Pas une parole gentille ou affectueuse. Ils me laissaient seul, dans mon coin, sans un sourire miséricordieux. Ma tristesse ne les affectait en rien.

 

Au fur et à mesure que les heures défilaient, je me suis rapproché physiquement de cette ambiance digne d’une ruche. C’est ainsi que je suis entré dans le champ de vision, non pas de la caméra, mais d’une assistante chargée de la tranquillité des acteurs.

 

Sincèrement, ce n’était pas ces chanceux de la vie professionnelle qui m’attiraient plus fort que le chant des sirènes. C’était, en un mot, tout ce décorum. Après tout, un acteur sans tout ce matériel technique, qu’est-il ? Alors que toute cette technologie peut à elle seule absorber tout ce qui se présente devant elle. Elle peut, comme en ce jour, contredire la météo et la braver avec une arrogance de jolie fille.

 

Je sentais, donc, de plus en plus mes gestes épiés. Pourtant, Dieu sait que j’en faisais le minimum. J’étais comme statufié près de l’énorme pied d’un des projecteurs. La chaleur qui s’en dégageait m’emplissait au point de faire bouillir et bourdonner le sang dans mes veines. Les battements de mon cœur résonnaient dans mes tempes occultant le brouhaha de tout ce remue-ménage. Plus aucun son ne parvenait à mes oreilles. C’est pour cette raison que je n’ai point entendu les sommations de cette jeune femme toute mignonne, bien que trop maigre à mon goût.

 

Ce fut le point de départ d’une suite de petites scènes qu’il m’est très agréable de me repasser aujourd’hui.

D'abord, la sensation de chaleur provoquée par tous ces regards posés sur moi me motiva. La petite fourmilière s’était figée un instant.

En une fraction de seconde, ils m’ont fait relever la tête.

Ainsi, sous les feux de leurs prunelles, j’eus l’ultime sensation d’exister, enfin.

Ce doit être ça le vedettariat. Se sentir « l’objet » d’une attention particulière.

Puis, une partie de mon nouveau public se mit à écarquiller les yeux, l’autre partie à froncer vivement leurs sourcils.

 

Le silence religieux qui accompagnait ce grand moment de ma toute jeune carrière ne tenait qu’à un fil. Ou plus exactement à un câble. Assez épais. Capable de véhiculer suffisamment de puissance pour parodier la lumière du soleil à son zénith.

 

Comme moi, vous connaissez le nombre de nos sens que nous avons développés dès notre plus jeune âge. Ils sont au nombre de cinq, n’est-ce pas ? Je vous ai fait part de ce que ma vue avait enregistré, en relatant tous ces yeux braqués sur moi. La vue.

 

Je vous ai également relaté ce silence qui accompagnait mon quart d’heure de gloire. L’ouïe.

 

Je citerai, à présent, peut-être dans le désordre d’entrée en scène, le sens olfactif qui intervint à son tour.

 

Serait-ce l’heure du déjeuner, me demandais-je dans un premier temps ? Tandis que dans un second, je m’interrogeais sur l’origine de cette viande grillée qui embaumait à présent les lieux et qui malgré un sentiment de reconnaissance, je ne parvevais pas à identifier. Je ne me suis donc pas précipité à la cantine provisoire qui s’était installée elle aussi devant mon bureau. Et cela sans rapport aucun avec ce fumet mystérieux de viande grillée. Juste, parce que, sans vous mentir, je suis dans une espèce de tourbillon incessant de régimes alimentaires. Il me faut rester svelte, être prêt à toute éventualité de casting ou autres interventions impromptues. Et le sort me donnait cette fois raison. Qui aurais pu dire ce matin que j’allais être sous les feux des projecteurs ? Moi, l’illustre fonctionnaire des sous-sols replié sur lui-même dans sa passion artistique, je brillais, je brûlais.

 

Attention, il me faut respecter la chronologie exacte de l’intervention des sens. J’ai « touché » au préalable ce magnifique câble dont je vous ai parlé avant de m’enflammer de bonheur. Oh, oui, de bonheur !

 

De nouvelles images me sont apparues dans mon cerveau en ignition. Frôlais-je la performance divine ? Mon public me le faisait penser, incontestablement. Leurs yeux ne me quittaient plus. J’étais, moi, devenu l’unique centre d’intérêt de ce moment « M » pour tous ces gens du spectacle qui m’ignoraient abominablement il y a avait encore à peine deux heures.

 

Voici comment la sublime électrocution m’arracha de ma vie monotone. Pas loin de 12 000 volts me parcoururent le corps des pieds à la tête. Je fis, au dire de mon public, un bon de près de sept mètres dans les airs du XVe arrondissement. En retombant, mon corps de pantin désarticulé s’est écrasé au pied de la vedette féminine de ce tournage qui n’était autre que Carole Wagram. Ce qui plaira incontestablement à Abdel, mon ami, fan irrécupérable de cette figure emblématique de bon nombre de nouvelles d’un auteur qui mériterait lui aussi que l’on éclaire son œuvre. A moins que…

 

Vous êtes attentifs à mon histoire, n’est-ce pas. De ce fait, vous attendez avec circonspection, le cinquième sens. Le goût pour ne pas le nommer. Vous observez le moment où il va faire son entrée. Eh bien, le voilà.

 

Après maintes onomatopées scandées par la foule lors de mon vol sans filet dans le ciel parisien, la belle et talentueuse actrice s’est penché sur moi. Mon visage d’ange caramélisé lui donna cette force que seuls les grands de ce monde sont capables d’assumer. Ses lèvres se posèrent sur les miennes. Elle avait un goût de pêcher. De fruit de la passion. De désirs non avoués. De ceux qui font tendre les virils roseaux.

 

Elle ne m’embrassa pas, ne m’en déplaise. Ma muse érotique insuffla dans mes poumons l’air qui me manquait pour reprendre connaissance et les possibilités de vous conter cette histoire.

 

Cette dernière, il me faut vous l’avouer est entièrement véridique. Nous sommes, ou nous étions – Dieu que le temps passe vite -, le mercredi 8 avril 2009. Devant les fenêtres de mon bureau se dressaient deux immenses projecteurs contrefaisant de leurs milliers de watts un temps radieux sur le microcosme parisien dans lequel je vis.

 

J’avais, sans effort, pignon sur le coin maquillage, et malgré les jolies formes que j’ai entrevues, ce serait vous mentir, à vous, comme à Abdel, que de vous dire que j’ai aperçu la silhouette sensuelle de Carole Wagram.

 

Je n’ai point bougé de mon siège. Mes yeux ont osciller entre cette magistrale source de lumière et mon écran où j’ai laissé voguer mon imagination, histoire de palier cette souffrance qui m’avait envahi en croisant ces gens du spectacle dès mon arrivée au ministère ce matin-là.

 

Lorsque j’écris le temps passe vite et l’heure du déjeuner approche ou approchait.

 

Aussi, comme je suis dans une espèce de tourbillon incessant de régimes alimentaires, j’opte pour le sport entre midi et deux. Terrain de prédilection de l’amical Abdel. Au sport, j’essaie de joindre l’utile à l’agréable. Du coup, dans mon sac, mélangé à mes affaires de sport, je fourre mon texte et mon lecteur MP3 où j’ai enregistré le texte de Philippe avec qui je monte l’hommage à Molière que j’ai écrit il y a quelque temps, Molière ou l’impromptu des coulisses. J’y campe, j’y camperai Sganarelle, le personnage incontournable des œuvres de l’illustre auteur.

 

Ah, qu’il est bon de se recentrer sur son petit quant à soi.

Parce qu’avec tout ça, j’étais à deux doigts de sombrer dans un « blues » déprimant comme je sais le faire parfois. Et qu’à cause de cette illumination fictive, de ces soleils superficiels, j’étais à deux doigts de me consumer et d’oublier qu’au plus profond de moi… je suis comédien.


Date de création : 15/04/2009 @ 17:06
Dernière modification : 30/09/2009 @ 21:05
Catégorie : Nouvelles
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