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Nous nous côtoyons depuis des lustres et nous nous connaissons à peine. Des voisins en quelque sorte. D’inséparables inconnus que la vie a unis parce que cela ne pouvait en être autrement ou alors… non, ce ne serait pas vraiment la vie, ou alors… végétale, ce qui n’est pas envisageable pour des humains.
Bref, celui dont je vous parle fait des siennes et cela commence sacrément à me taper sur le système. Parce que pour tout vous dire, cela fait déjà quelque temps, que son humeur cause préjudice à l’ensemble de l’édifice. Tantôt il tambourine et ses martèlements endiablés nous agacent, voire nous épuisent, tantôt, son calme nous inquiète, peut-être plus dangereusement que ses embardées. Nous n’en pouvons plus. JE n’en peux plus. Je suis en quelque sorte, le porte parole de tous les résidents. Je n’en peux plus, donc, parce que cela m’oblige à analyser sans cesse l’importance ou non de ses sursauts à ce voisin qui ne respecte pas ledit voisinage. Et pour quelle raison se comporte-t-il de la sorte ? Allez savoir ! Enfin si, j’ai ma petite idée. Et vous pouvez me faire confiance en ce qui concerne les idées, et cela au risque de vous paraître « vaniteux », ce dont je me fous éperdument du reste ! Je suis LA boîte à idées, le maître en la matière, le docteur es-compétence de la phosphorisation, de la réflexion et autres cogitations. En un mot comme en cent, je suis plus intelligent que la viande molle qui m’empêche de vivre paisiblement. Mais, revenons à ma supposition. Je pense que cet empêcheur de tourner en rond, expression complètement conne je vous l’accorde, est qu’il doit faire une petite erreur géographique et se prendre à défaut pour le nombril du lieu où nous résidons. Aussi, il en résulte une grave erreur qui détracte complètement le bien-être de tous les résidents du lieu sus-cité.
Je sais, je sais. Elle est partie et pour tout vous dire nous l’aimions tous. Quand je dis partie, disons que nous la voyons moins de ce que nous avions pu la voir. Elle avait ce petit quelque chose qui nous avait réunis tous, les uns et les autres, en un rien de temps. Nous étions même sur le point de lui déclarer notre amour. De la manière de le faire découle notre problématique. Il faudrait donc, pour envisager une suite à notre débat, que l’autre cesse de faire son malin et dès lors, nous pourrions envisager des alternatives pour séduire la belle.
Seulement, au risque de me répéter, c’est moi qui commande ! Et je n’avais aucune, mais aucune intention de respecter à la lettre les petites recommandations de mademoiselle la chieuse. Oui, oui, oui, de mademoiselle la chieuse ! Je vous offusque en la nommant de la sorte ? Tant pis, je suis bien à ma place et d’ici je contrôle la quasi-totalité du territoire et des décisions. Alors, vous pouvez penser ce que vous voulez, je m’en tamponne le cortex et vous invite d’ailleurs à en faire de même. Allez-y, vous découvrirez des sensations insoupçonnées !
Voilà, c’est reparti. Il suffit que je pense à cette fille pour que l’autre s’emballe au lieu de calmer le jeu. On va finir par se vider entièrement s’il poursuit dans on entêtement…
- « Eh, oh, du chnoc, t’as pas fini de taper comme un malade. Tu ne fais qu’enquiquiner tes proches, et elle, elle n’entend rien de ton emballement spasmodique de mes deux… ».
Quoi ? Vous êtes encore choqués par mes mots. Et de ses maux à lui, vous croyez qu’on peut y rester insensible. Vous pensez vraiment que lorsque le sieur décide de battre la chamade nous restons dans notre coin à poursuivre notre existence sans rien ressentir. Non, non, nous souffrons et sans moi pour analyser la situation tout peut partir en vrille et boum, patatra, l’ensemble dégringole pour se répandre comme une… Ok ! Ok ! Je garde mes commentaires pour moi. Mais, je m’en vais vous expliquer un peu plus en détail pourquoi j’insiste à régenter l’autre égoïste… ou alors qu’il m’explique intelligiblement (s’il peut le faire, ouarf, ouarf) où il veut en venir, parce qu’avant cette fille tout allait bien entre nous et que nous nous entendions tous, j’ai bien dit TOUS à merveille.
Bon… Récapipi… Récacaca… Récapitulons. Pas vraiment facile de s’exprimer lorsqu’il ne veut pas se calmer. Oh ! Il me vient une idée. Une magistrale idée devrais-je dire. Je lui impose le bon vieux truc de l’inspiration – expiration : imparable.
Effectivement, monsieur se calme. Essayez vous aussi, vous m’en direz des nouvelles. A propos de nouvelles…
Oups, je m’égare, et il me faut profiter de cette accalmie pour vous expliquer clairement la situation dont j’essaie de sortir tout ce petit monde et cet ingrat par-dessus le marché.
Nous étions, donc, en vacances dans ces régions appropriées du sud de l’Espagne, en Andalousie, plus précisément. A Séville pour ne rien vous cacher. Là, en cet endroit du monde où brille le soleil de mille feux, est sortie d’une minuscule chapelle aux murs blancs, cette fille aux cheveux noirs qui allait chambouler en un rien de temps notre existence. Il est vrai, puisque j’en suis à me justifier, que je suis le premier coupable. Si je n’avais pas « flashé », comme on dit, sur cette pure merveille de chair et d’os, notre désaccord actuel ne reposerait sur rien.
Pour ma défense, j’aurais souhaité que vous la rencontriez pour comprendre notre engouement à tous, je dis bien à tous, pour ce brin de fille. Vous la décrire n’aurait pour résultat que le réveil brutal de celui que j’accuse à présent de nous lâcher. Je le répète bien fort, de nous lâcher ! Je le sens prêt à nous laisser pourrir comme de vulgaires organes que même les mouches à merde boycotteraient par peur d’attraper je ne sais quelle maladie. Et tout ça parce que monsieur se sent l’âme amoureuse ? Et d’où sort-il cet état d’âme dont il est bien loin d’avoir le monopole ? Oh évidement, je vous vois brandir toute cette littérature antédiluvienne assimilant à l’autre abruti les histoires amoureuses, mais ne faîtes pas les idiots, je vous en conjure ; il s’agit tout de même d’une question de vie ou de mort.
Etes-vous prêt à tout par amour ? Parce que c’est de cela dont il s’agit. Êtes-vous prêt à faire des concessions ? Et je ne parle pas ici de petites concessions, mais de cent, que dis-je de cent, de mille, d’une vie entière ! Oui ! D’une vie pleine de concessions pour satisfaire les petits désirs de madame, aussi belle soit-elle.
J’ai bien dit madame, parce que notre ami est parti très vite en besogne et du fait qu’en ces lieux on n’approche pas, ou plutôt devrais-je dire, on ne touche pas avant le mariage… La messe était dite et le mariage programmé.
Ah mais de qui se moque t-on ? N’ai-je pas des envies moi aussi ? Non, franchement, nous sommes jeunes, nous avons à peine vingt ans, est-il vraiment raisonnable de tenir des propos de la sorte, à deux mille kilomètres de son lit habituel ? Alors qu’il était convenu que nous devions faire la fête et ingurgiter, justement, ce qu’il faut pour déraisonner. Que fait-on du cannabis ? De la sangria et des autres substances qui en un rien de temps me font planer et oublier toutes les bêtises qu’un être sain pense ? Moi, je pense qu’il y a un temps pour chaque chose et celui de s’enchaîner à la gente féminine… que dis-je, à un spécimen de cette gente féminine, n’était point à l’ordre du jour, ni du mois, et ceci pour encore au moins quelques années. Non, ce qu’il nous fallait, c’était attirer ce joli petit minois et l’emberlificoter par des promesses, par de grandes illusions, par des gestes héroïques (nous y reviendrons) et profiter de ce fruit sensuel jusqu’à plus soif, et sans scrupules s’enfuir dans la nuit éclairée par mille étoiles vers un autre verger. Voilà ce qu’il nous fallait faire, au lieu de ce que nous vivons à présent, au lieu de cette discorde qui fait que maintenant, demain, ne sera peut-être pas.
Il est vrai que je divague complètement, mais croyez-moi, une partie de mes propos est exacte. Seulement… Seulement, je ne suis plus en très grande forme…et de la faute à qui, je vous le demande ! Non… je n’essaye pas de vous amadouer, ni de vous influencer, « je m’en fous comme de l’an quarante ». Je place cette boutade, parce que je l’ai entendue jadis et la trouvant drôle, je vous la ressers. Pas mal, hein, cette mémoire qui fait partie de mes attributions, comme celle de la faculté verbale d’ailleurs. Oui, je sais, c’est ce qui fait ma force, l’autre ne sait rien faire hormis son boum, boum, qu’il n’arrive même plus à contrôler, soit dit en passant. Vieil adage également qui proclame que les musculeux ont rarement le sens de la répartie ou sans aller jusque là de l’intellect tout simplement.
Non vraiment, je suis embêté, je ne sais quelle solution trouver pour que cette mutinerie viscérale prenne fin. Je sais bien que malgré toutes mes tentatives pour vous expliquer la situation dans laquelle je me trouve, rien n’arrive clairement à votre représentant qui m’est double… aussi… je vous demande de m’accorder encore juste un peu de votre temps, afin que les effets hallucinogènes que je ressens s’évanouissent peu à peu, et qu’enfin plus clairement, je parvienne à vous exposer les faits. Ainsi, vous me donnerez votre avis sur ce qui pourrait être LA solution, nous permettant de nous entendre, tous, les uns et les autres, et continuer cette vie qui nous a été donnée il y a vingt ans par amour.
Par amour, par désir ? Pas facile de faire la part des choses entre amour et désir. Je m’y perds complètement et je suis obligé de constater que c’est souvent moi qui entraîne les autres dans les situations difficiles. Mea culpa, braves compagnons. Mea culpa.
Silence. Un ange passe…
Je l’ai vue sortir de cette chapelle. Je l’ai suivie sans réfléchir. Au guichet, j’ai pris mon billet comme elle venait de le faire. Dans l’arène, je me suis assis non loin d’elle. La vision de cette créature sans égale enivrait mes sens déjà mis à rude épreuve par cette poudre blanche qu’à bon marché nous nous étions procurée et qui, vite fait bien fait, avait été sniffée.
La fanfare jouait des pasodobles pittoresques que mon vieux voisin suivait rythmiquement du mieux qu’il pouvait. C’est là que je me suis laissé aller à vouloir l’épouser sans tarder, elle qui ne connaissait même pas le son de notre voix. Faut dire que le soleil de toute sa splendeur n’avait de cesse de la mettre en valeur, jouant tantôt avec ses cheveux, tantôt avec ses grands anneaux d’or qui scintillaient le long de ses joues. Je ne parle même pas de ses yeux d'un bleu azur qui irradiaient son visage de sainte. C’est moi, oui, c’est moi qui étais obnubilé par cette fille, elle-même passionnée par ce qui se déroulait au centre de l’arène. Je l’ai perçu dans ses yeux, je l’ai perçu dans la façon qu’elle avait de le regarder, lui le torero que mille femmes acclamaient. Qu’avait-il à faire de celle-là, ne s’en fichait-il pas « comme de l’an quarante » ? Je vous la ressers et pourtant je n’ai plus envie de rire. J’ai eu envie de lui démontrer que je pouvais moi aussi être aussi valeureux devant l’animal noir. Ce n’est pas parce que je viens de Paris que je n’ai pas suffisamment de matière grise pour faire face à ce genre de stress. Et si attirer son regard sur mon tout devait passer par cette épreuve, j’étais prêt à la braver.
Ni une, ni deux, nous avons passé le premier muret qui nous séparait de l’espèce de coursive qui entoure la piste sablonneuse. Nous devions être un peu faiblards car j’ai manqué de me fracasser la cheville. La poudre blanche avait beau être bon marché, elle décoiffait sacrément me suis-je dit au même moment où le fou-rire me prit. Et c’est complètement hilare que j’ai franchi les barrières rouges, dernier refuge permettant aux poules mouillées de se planquer à chaque charge du taureau. Il faut dire qu’à cette distance, c’est un sacré bestiau. Il devait avoisiner les cinq cents kilos de barbaque et parvenait néanmoins à se déplacer à une vitesse vertigineuse. Qu’importe, la belle n’allait rien manquer de ce spectacle improvisé. Il était évident que ma démonstration de courage, d’héroïsme, vous annonçais-je plus haut, allait faire son effet, et ça, ça n’avait pas de prix me disais-je fier de moi. Et il y avait de quoi, la foule en me voyant fouler le sable ocre rugissait comme pas une fois elle n’avait rugi depuis le début de la corrida.
Habilement, enfin plutôt tant bien que mal, puisque je vous dois la vérité, rien que la vérité : j’ôte mon tee-shirt. Ceci afin de créer l’illusion et ainsi me créer une muleta : la fameuse cape rouge pour les connaisseurs. Que dis-je pour les aficionados ! Je peux vous affirmer qu’à ce moment-là mon compère, objet de la discorde, battait la chamade et cela, malgré le silence total de la fanfare qui avait cessé de jouer dès mon entrée en piste. Du reste, elle n’a même pas daigné accompagner mon envol en musique. Faut dire que je n’ai même pas réussi à faire une seule passe. La bête nous a encorné à la hauteur de l’aine sans vraiment, sur le moment, nous faire souffrir. Puis d’un mouvement de son cou musclé, il nous a envoyé dans les airs. Neurones sacrés que j’eusse souhaité que vous entendiez ce « oh » qu’une foule immense peut scander à l’unisson quand le spectacle vaut vraiment le coup, et ça, n’était-ce pas encore à moi qu’on le devait. Et n’avais-je pas toutes les raisons de penser que ma belle amoureuse participait à cet élan de stupeur.
Voilà, maintenant vous savez tout de ce qu’il y avait à savoir, qu’en pensez-vous ? Ne trouvez-vous pas un peu facile cette envie qui prend l’autre musculeux de cesser de battre sous prétexte que je n’ai pas su être raisonnable une fois, une toute petite fois. Parce que je vous le jure, c’était la première fois que je prenais de cette substance illicite et, croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer, la dernière.
Comment ? Quoi ? Que dîtes-vous ? Eh, cessez de parler entre vous à mille mots minute de cette langue a laquelle je ne pige queue dalle, et dîtes lui plutôt quelque chose à LUI, que je n’entends quasiment plus à présent.
Eh, messieurs, je vous remercie de m’avoir emmené en ce lieu où il fait moins chaud que sur le sable où la moitié de notre sang a maculé le sol ocre, mais je vous signale que ce con de voisin est en train de se la couler douce et que je suis dans l’obligation d’avouer que s’il cesse son boum-boum traditionnel, il ne me restera plus que très peu de temps pour continuer l’analyse de la situation qui devient de plus en plus critique.
Messieurs, messieurs… C’est le cerveau qui vous parle. Vous m’entendez, messieurs ? Eh, vous en blanc, vous ne m’entendez vraiment pas ? Merde, v’là que la bouche ne répond plus… Eh, oh ! Du con… Pardon, eh, oh, le cœur, tu ne vas pas me faire ce coup-là, on s’est bien marré tout de même. Avoue que de mon coup de folie, elle s’en souviendra toute sa vie, la minette ! Allez vas-y embraye pépère, j’ai franchement pas envie de rester entre ces quatre murs crasseux. Eh ! Oh ! Ça pue la mort là ! Vas-y bats… Bats la chamade comme tu sais si bien le faire quand tu veux… Je te signale que c’est le seul moyen de revoir la jolie poupée. Tu as vu comme elle était belle, t’as vu ça le palpitant… ? Eh… tu ne réagis pas ? Tu fais vraiment la gueule ? Eh, ne me fais pas ça, s’il te plaît… Eh, le cœur, c’est toi le plus fort, je ne suis rien qu’une espèce d’orgueilleux qui crois tout savoir… En fin de compte je parle sans savoir, ou plutôt si, je sais le cœur, je sais que sans toi rien n’est possible… le cœur ? Eh, oh… Tu peux vraiment plus rien donner ? J’ai merdé à ce point là ? Le coooœur… putain, tu me fous la trouille, j’ai la trouille, alors vas-y maintenant, bat… je veux pas que tu te taises aller, et puis pense à nous autres, on n’est rien sans toi… si tu nous envoies pas le sang, on va tous y passer… parle-moi le cœur… Je t’en supplie… Je ne ferai plus jamais le malin… Je ferai tout pour prendre soin de toi… Fais-moi un battement, tape un coup… Le cœur ? Le cœur ? Le…
Date de création : 06/07/2007 @ 09:39
Dernière modification : 16/09/2009 @ 09:20
Catégorie : Nouvelles
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