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Un philosophe dont le nom m’échappe là, tout de suite, alors que j’entreprends de vous relater l’histoire qui va suivre, revendiquait que « le temps n’existe pas, seul l’événement crée la temporalité ». Cela a de quoi, nous paraître abstrait, accordons-nous-le. Sieur Salinov (prononcer « Salinof », clown de profession, constata un jour qu’une période de sa vie, dite heureuse, avait pris fin. Devant le miroir, il se souvint mélancoliquement d’un « temps » qui n’avait été que bonheur.
C’était il y a cinq ans à peine . Ce temps ou laps de temps, je ne sais comment le nommer, passa vite. En cette période, il lui suffisait de rentrer dans le cercle sablonneux de la piste, au centre du chapiteau, pour que la foule pouffe de rire. De ce rire cristallin, joyau de tous les artistes comiques qui se donnent à corps perdu dans leur métier au parcours sinueux, sinon tortueux. Ce rire précieux, qui avait été une sorte de Graal après lequel il avait couru une bonne partie de sa vie, il le tenait. Son travail acharné, celui de tous les instants, payait enfin.
Il déplaçait son corps avec une grâce indéfinissable alors qu’il ne faisait que tomber, rouler, manquer ce que son personnage désirait accomplir comme action. Aux quatre coins du monde, il était invité. Aux quatre coins du monde, il provoquait l’hilarité. Il nageait dans le bonheur. Sa fille l’accompagnait partout. À la mort de sa femme, (événement macabre survenu alors qu’il était à l’autre de bout du monde), il avait décidé de ne plus se séparer de sa seule famille. Âgée de treize ans, blonde comme les blés, elle était devenue sa première spectatrice, celle qu’il devait faire rire à tout prix. Ses nouvelles pitreries n’étaient conservées que si sa petite Marie les validait d’un rire sincère.
L’intermède entre la disparition de sa femme et la rencontre amoureuse de Marie et de Pierre avait filé comme un éclair. Seules les formes féminines de l’adolescente devenue femme avaient marqué le temps. Il l’avait observée grandir, d’un œil discret, presque mal à l’aise. Père attentionné sur une grande partie de son éducation, il restait en retrait face à ces questions qu’elle lui avait posées sur certaines choses de la vie. - Comment sait-on si celui auquel on pense toute la journée est bien l’élu de son cœur ? Jusqu’où aller dans les petits signes afin de lui montrer, combien on l’apprécie ?
Il détournait sans cesse la conversation en provoquant le rire. Mieux, il faisait de cette incapacité à lui répondre, le fil conducteur de ses nouveaux sketchs. Il campait alors les deux personnages, le papa et l’adolescente, et après chaque question quelque peu embarrassante de la jeune fille, il marmonnait, bougonnait, se parodiait lui-même et arrachait les rires du parterre, tant ce dernier se sentait concerné par ce dilemme familial.
Marie aurait pu lui en vouloir de ce déballage de leur vie privée sur les scènes publiques. Avec intelligence, elle saisissait dans les rires que les réponses qu’elle attendait bon nombre de pères et mères étaient incapables de les fournir à leur progéniture. En fait, elle discernait le respect avec lequel son père la traitait. Il préférait ne rien lui dire plutôt que lui dire des choses toutes bêtes, qui l’eussent déçue ou qui auraient généré l’effet inverse en minimisant fatalement ce qui la tracassait. - «Tu verras avec le temps » ou « Laisse faire le temps » ou encore « Tu as bien le temps».
Il lui laissait, ainsi, le plaisir de découvrir les réponses à ses préoccupations du cœur, jusqu’au jour où Pierre vint lui demander la main de Marie (évènement semble-t-il heureux). Il pensa que le temps avait passé bien vite.
La famille s’agrandissait dans la joie et la bonne humeur. Pierre, sans profession bien précise, bien que vaguement comédien, était des plus admiratifs du talent de son beau-père et il n’était pas avare de compliments. Au fil du temps, il avait imaginé une issue à ses déboires d’acteurs. Un soir, sans en avoir au préalable parlé à son épouse, très timidement, au souper, il se lança et demanda à assister aux répétitions du célèbre clown afin de, peut-être dit-il, en insistant sur le peut-être, pouvoir un jour appréhender l’auguste métier. Cette requête était absolument irrecevable jugea muettement dans un premier temps Salinov. C’était sans compter les yeux suppliants de Marie. C’est ainsi que du bout des lèvres, le maître obtempéra et fut du jour au lendemain flanqué d’un élève.
Pierre dans ses débuts et malgré sa motivation sans borne était mauvais. Tout était caricatural, grossier, rien ne venait de l’intérieur. Salinov avait beau le faire travailler inlassablement, rien ne sortit de bon de son gendre après des mois de travail. À table, le soir, puisqu’ils vivaient ensemble dans la grande demeure du célèbre clown, on riait de bon cœur. Salinov singeait le débutant dans ses péripéties. Se moquant ouvertement de ses défauts. Il n’était pas rare qu’il finisse lui-même, complètement par céder à l'hilarité face aux bouffonneries de son parâtre de clown. Il acceptait la leçon, parce que fier au fond de lui, de pouvoir profiter des conseils du grand artiste.
De son côté, une fois encore, Marie aurait pu mal interpréter le pillage de son père sur une tranche de vie qui ne les regardait qu’eux deux. Elle aurait pu ne pas apprécier, la façon dont son père traitait la maladresse de son mari. Intuitive comme elle l’était, elle leur laissa le temps de se découvrir réciproquement. Pierre, en privé, continuait d’être enthousiaste et jamais il ne fit allusion aux moqueries de son professeur. Il savait déjà, et cela le confirmait, que la situation comique a besoin d’un bouc-émissaire pour fonctionner. N’est-ce pas à cette condition que le rire est déclenché ? Et ne souhaitait-il pas lui aussi, plus que tout à présent, déclencher le son cristallin propre à l’homme ?
Tout individu passant par là, aurait certainement qualifié ce trio d’ « hurluberlu complètement zinzin ». Tout leur était prétexte à la rigolade. Et plus le temps passait plus les deux hommes excellaient dans leurs blagues, au point que lorsque Marie leur dit le plus simplement du monde, les yeux pleins de larmes de joie : - «Mais pourquoi ne formez-vous pas un duo ? Vous êtes à mourir de rire, je vous assure !»
C’est ainsi que Salinov et Pierrot ont commencé leur numéro. Le succès pourtant important de Salinov n’était rien comparativement à la vague de popularité que leur duo suscita. La télévision y fut évidemment pour beaucoup. Ce n’était dorénavant plus sur les pistes qu’ils évoluaient, mais devant les caméras retransmettant leurs facéties à des millions de téléspectateurs. Tout n’était que bonheur.
L’argent coulait à flot, aussi bien pour Salinov que pour son partenaire. Jusqu’ici rien d’anormal. Alors, le temps passait, mais que fait-il d’autre entre les évènements ? Pierre et Marie s’achetèrent une magnifique demeure proche de celle de Salinov. Ce dernier se retrouva seul. Et force lui fut de constater qu’il ne l’avait pas vraiment anticipé. Une poutre lui serait tombée sur le coin de la figure, il n’aurait pas été plus abasourdi. (évènement amer).
Lui et les tourtereaux ne se voyaient dorénavant que très peu. Il croisait Pierre pour les raisons professionnelles que l’on imagine, sur les plateaux de télévision ou, parfois, lors des répétitions avant les spectacles. Pierre constata, une certaine lenteur dans les faits et gestes de son partenaire. Quelque chose en lui n’allait pas. Il en fit part à Marie qui se promit de rendre visite à son père. Elle ne le fit pas de suite.
Tandis que les jours passaient, le succès du duo évoluait. Pierrot déclanchait les rires ; Salinov ramait à ses côtés, ombre de lui-même. Cela dura jusqu’au jour où seul Pierrot fut invité pour un show. Il refusa d'abord. Plusieurs fois. On lui fit comprendre ce qu’il ne pouvait admettre : Salinov n’était plus drôle. Il ne faisait plus rire. Pierre prit le parti de n’en dire mot à Marie, refusant de croire en cette désolation.
Les producteurs l’assaillaient de toutes parts, le pressant à se décider. Désormais, sa carrière en dépendait. Lui seul, ou pas de contrat. N’y tenant plus, oppressé, il se confia à Marie. Elle lui fit promettre de ne prendre aucune décision avant qu’elle en eût discuté avec son père.
Elle y alla à l’improviste. Ayant conservé ses clés, elle entra. Tout n’était que silence.
Elle chercha son père, au salon, où il était toujours lorsqu’elle vivait avec lui, il y a cinq ans à peine. Personne. Elle visita toutes les pièces du rez-de-chaussée, vides. Aussi forte qu’elle fût, une inquiétude l’envahissait. Elle monta les marches doucement persuadée de ce qu’elle allait trouver dans une des pièces à l’étage. Tremblante, elle s’en voulait tant à présent d’avoir laissé le temps passer. Elle croyait son père au-dessus de ça et lucide à propos de cette séparation, pour son bonheur à elle. Les pensées culpabilisantes défilaient dans sa tête alors qu’elle poussait du bout des doigts les portes des différentes chambres. Celle de son père, déserte. La salle de bains, pareillement. La chambre d’ami où elle et Pierre avaient vécu un temps, abandonnée. La porte de son ancienne chambre lorsqu’elle était enfant. Il était là.
Assis sur une chaise ou plutôt écroulé devant le miroir, il se souvenait avec mélancolie d’un « temps » qui n’avait été que bonheur. Il n’était plus qu’un homme triste et ivre, noyé dans ses souvenirs. De cela, elle ne s’en aperçut pas, tellement soulagée qu’elle était de le voir vivant. Elle avait, croyait-elle, imaginé le pire. Son soulagement fit monter en elle une joie des plus coutumières en cette demeure, et elle partit dans un retentissant éclat de rire.
Il en tomba à terre, effrayé par ce rire soudain. Ivre, il eut les pires difficultés à se redresser, retombant sans cesse, emmenant avec lui la chaise et les vieilles peluches qu’il serrait dans ses bras. Marie ne cessait de rire, persuadée qu’une fois encore, c'était sa volonté, de l'amuser, elle, son bébé à jamais. Il marmonnait, grommelait, éructait des paroles incompréhensibles. Enfin, elle saisit ces mots, autrefois incongrus en ce lieu. « Arrête de rire ! »
Date de création : 21/10/2008 @ 13:22
Dernière modification : 01/09/2009 @ 15:48
Catégorie : Nouvelles
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