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D’autant que je me souvienne, j’ai toujours été amoureux de Marjorie, la jolie fille de monsieur le juge. Je n’ai jamais cessé de remercier le Bon Dieu pour toutes ces fois où il a bien voulu la déposer sur mon chemin. Depuis mon plus jeune âge, je rêvais de l’épouser. Seulement, pour ses parents qui employaient ma mère comme femme de ménage, c’était une mauvaise pioche. Tout ça parce qu’ils me trouvaient un peu « timbré ». Bande d’abrutis vous-mêmes ! J’étais juste « un peu seul » et de ce fait peut-être « un peu singulier ». Fichtre ! Je vivais très bien comme ça ! Nous vivions dans l’Ouest, dans une vallée où le sol était diablement aride. Mes parents possédaient une petite propriété avec quelques têtes de bétail. Pas bien riches, leur seule fortune provenait de la présence d’un cours d’eau qui traversait leur parcelle. Gros avantage dans ce coin désertique. Je dis « traversait » parce que depuis la mort de papa, maman a du s’en séparer pour survivre. C’est monsieur le juge qui en est devenu l’heureux propriétaire ; un grillage que quelques buissons tentaient de dissimuler nous en interdisait dorénavant l’accès. Je n’ai aucun souvenir de mon père disparu avant ma naissance ; juste un nombre incalculable de questions sans réponse sur les causes réelles de son décès fourmillaient en moi. Maman ne souhaitait absolument pas en parler, mais quelque chose me disait que c’était la cupidité qui l’avait tué. Pas la sienne, celle des vautours du Conseil, où siégeait en bonne place monsieur le juge Dugstown, le père de la charmante Marjorie. Je m’interrogeais également sur le niveau d’intervention du Seigneur pour leur avoir permis, aux Dugstown, d’avoir une si jolie môme. Comment avec des gueules comme les leurs, avaient-ils pu engendrer un si beau brin de fille ? Intelligente et sensible. Nous avions été un temps dans la même classe, elle a poursuivi ses études, moi pas. J’ai été viré de l’école sous prétexte qu’un robuste garçon comme moi serait plus utile à ma mère en travaillant au ranch plutôt qu’à faire le pitre en classe. Je n’ai pas le souvenir d’avoir fait l’idiot pendant les cours. Je crois même que j’aimais étudier. Ils faisaient abstraction de ma volonté, soit, j’ai brûlé la moitié de l'établissement scolaire un dimanche où je m’ennuyais. Bien évidemment, ça m’est retombé dessus. Vu qu’en cette bonne petite ville, il n’y avait que des trouillards, le seul étant capable – pour eux, maudit Conseil -, d’un geste de rébellion de ce genre… c’était ma pomme. Je n’ai pas avoué, je n’ai pas nié non plus. Bien m’en a pris. Personne ne sachant mieux qu’eux combien ma mère était dans l’impossibilité de payer la moindre amende, ils m’ont mis de corvée… à la bibliothèque ! Oui, m’sieur. Comme aucun des gars du ranch ne voulait travailler avec moi, le renfort tant demandé auprès du maire par Mademoiselle Chambord, une française, c’était bibi. J’ai cru qu’elle allait pleurer quand elle a appris la nouvelle devant moi et le Conseil au grand complet. C’est à dire, monsieur Dugstown, le juge ; monsieur Watson, le maire ; monsieur Fligman, le propriétaire de la grande épicerie, l’autre plus petite appartenait à son beau-frère, monsieur Fresch, également membre du Conseil, et enfin monsieur Cannon, le propriétaire du ranch où plus de la moitié des hommes de la ville travaillait. Le shérif, Bob Norton était présent la plupart du temps lorsque le Conseil se réunissait, toutefois il n’avait pas voix au chapitre. Il faisait, selon moi, juste office du chien-chien de garde à ses pépères. J’en reviens aux larmes de mademoiselle Chambord. Etaient-elles dûes au fait que je portais mon plus beau costume et que mes cheveux étaient propres ? En tout cas, elle était fichtrement troublée de savoir que j’allais être dorénavant sous sa responsabilité. Assise sur une chaise, dans le fond de la grande salle tout en bois de la mairie, elle semblait ne plus pouvoir en bouger. Il a fallu que monsieur le juge lui parle seul à seul, discrètement à l’oreille, pour qu’elle vienne vers moi me serrer la main et me donner rendez-vous le lendemain à huit heures. C’est alors ma mère qui s’est mise à pleurer. Le lendemain, maman a tenu à m’accompagner jusqu’à la porte de la bibliothèque. Comme ça, elle était sûre, et puis c’était sur son chemin ; celui de la maison de monsieur le juge. A vrai dire, la ville entière semblait construite autour de la demeure du magistrat. C’était la plus jolie comme la plus imposante. Un immense jardin de verdure l’entourait ainsi que de grands arbres sur l’arrière de la propriété. Dans cette partie désertique du pays, c’était chose rare. La source y était pour beaucoup. Peut-être que jadis, la maison de mes parents était aussi verdoyante ? Fichtre, j’en étais heureux pour Marjorie, pour qui rien n’était assez beau. Sur le seuil de la porte, j’ai eu droit à mille recommandations. En les écoutant attentivement, je regardais filer les fines larmes qui dégoulinaient le long de ses joues. J’étais ébahi par cette faculté qu’avait ma mère de pouvoir pleurer autant. Comment faisait-elle ? J’y arrivais à peine ! A part la fois, bien sûr où j’ai attaqué le gros nid de guêpes qui se trouvait dans la grange de monsieur Fligman, l’épicier. Ces maudites bestioles s’étaient ruées sur moi avec l’intention évidente d’avoir ma peau. Mal leur en a pris, parce qu’il a fallu qu’elles déménagent les bébêtes. Par vengeance, j’ai réduit la grange en un tas de cendre. Dans un premier temps, je fus surpris. Mademoiselle Chambord n’était pas si vieille, ni si vilaine que ça. Alors qu’elle m’expliquait mes nouvelles attributions, je l’observais du coin de l’œil. Elle avait rabattu sur ses épaules son éternelle capuche sans laquelle je ne l’avais jamais vue. Ses cheveux aux reflets roux coiffés en chignon semblaient aussi soyeux que des fils de soie. Son cou était magnifique. Sa peau était blanche comme la neige sur les cols des hautes montagnes. Ses mains longues et raffinées semblaient caresser les livres quand elles les manipulaient. Je n’en avais jamais vu de si jolies. Ma pauvre maman avait tellement abîmé les siennes que j’en voulus subitement à la demoiselle et renversait, soi-disant malencontreusement, la colle à reliure. Je pourrissais de la sorte la robe vieillotte de Miss Chambord. Je m’attendais à une réaction brutale, une baffe, une injure, un cri… Rien. Elle n’a pas moufté. Elle s’est levée droite comme un I, remit d’une pichenette ses lunettes rondes sur le haut de son nez et hop direction la petite pièce. Après quelques minutes durant lesquelles, j’ai tenté d’appliquer tant bien que mal ses dires pour réparer un bouquin, elle est réapparue. La face rouge pivoine, une belle auréole sur le devant de sa tenue. Elle s’est à nouveau assise près de moi, comme si de rien était. A un détail près. Elle me fit des compliments sur mon début de travail. Ouais ! Elle a dit que ce que j’avais fait était pas mal du tout. Et qu’avec un peu d’entraînement, je lui serais d’un grand soutien. Et bien, vous le croirez ou non, ça m’a fait chaud au cœur. J’avais vingt ans et c’était le premier compliment que je recevais. Depuis ce jour, je n’ai presque plus attenté quoi que ce soit envers mademoiselle Chambord. A la surprise du Conseil, je prenais ma punition sans rechigner. Elle consistait à rafistoler les vieux livres, les plus plébiscités de la bibliothèque et de la paroisse, certains revenant parfois dans un sale état. Le temps s’écoulait en une tranquillité que je ne n’avais jamais connue jusque ici, et c’était loin de me déplaire. Fier comme un paon, j’étais, mais ne le montrais pas, à chaque fois que Valentine prisait mon travail. Oui, elle me permettait de l’appeler par son petit nom. J’en fis de même. Nous prîmes également l’habitude de boire le thé ensemble en fin d’après-midi. Elle me faisait la lecture et répondait avec gentillesse aux multiples questions que je lui posais sur les auteurs dont les livres remplissaient les rayonnages. Je découvris ainsi la passion brûlante de la lecture et l’évasion qu’elle procure. La demoiselle était arrivée de France après qu’une partie de sa famille ait été décimée par de fanatiques révolutionnaires faisant table rase d’une certaine catégorie de la population. Son oncle et sa tante l’avaient emmenée dans leur fuite vers l’Angleterre. C’est là qu’ils ont entendu parler de ces terres fertiles de l’Ouest des Etats-Unis où il n’y avait qu’à se baisser pour devenir riche. Ils se sont alors, comme beaucoup d’autres, embarqués pour une nouvelle vie pleine d’espoir. La pauvre Valentine fut la seule à mettre le pied sur la terre promise. La maladie ayant emporté une moitié des passagers du bateau, y compris son oncle et sa tante. Elle se retrouva seule, à vingt ans, dans un pays inconnu, avec pour tout bagage quelques économies, des robes immettables dans l’Ouest et une malle pleine de livres d’auteurs totalement inconnus en Amérique. Au bout de six mois passés à la bibliothèque, je n’étais plus le même. Valentine aussi avait changé. Je n’avais pas manqué de lui faire comprendre qu’elle était plus ravissante dans telle ou telle tenue vestimentaire. Du coup, ses robes raccourcirent, dévoilant ses jolis mollets. L’harmonie des couleurs étaient plus en phase et moins tristounettes. Ses lunettes plus discrètes, les anciennes ayant fini sous mes bottes après un petit différend. Elle venait de m’apprendre que certains m’avaient vu voler de l’encre chez M. Fligman, et de ce fait, le Conseil jugeait, à présent, ma punition trop légère. Ils réfléchissaient à d’autres corvées plus formatrices. Je n’ai pas avoué, je n’ai pas nié. Pris de rage, je voulais leur dire mes pensées une bonne fois pour toute. Seulement, mademoiselle Chambord avait fermé la porte à clef. Sachant très bien comment j’allais prendre la chose, elle préférait que je me calme avant. En plus d’avoir ratatiné ses lunettes, j’ai tout retourné dans la salle de lecture. De cette petite anecdote, j’en ai déduit qu’elle devait avoir un petit quelque chose pour moi. Parce qu’elle n’a pas moufté là non plus. Elle a dû même sacrément me défendre auprès de ces pourritures, parce que malgré leurs grands serments, toujours dans la grande salle du Conseil, ils m’ont laissé continuer la réparation des bouquins, à condition bien sûr que je me tienne à carreau. Fichtre, deviendraient-ils cléments ? La-dessus, l’envie d’écrire m’est monté au ciboulot. Aussi, pour avoir la paix, je m’étais construit une petite cabane de fortune dans un des plus grands arbres en arrière de la ville. Le choix du feuillu était un peu culotté, je l’admets. Il était très, très, très proche du mur d’enceinte de la propriété de monsieur le juge. Oh ! Ce n’était pas sa petite personne qui m’avait inspiré cette proximité, vous vous en doutez bien. De mon nouveau QG, j’avais une vue plongeante sur la chambre de la belle Marjorie. Bon, il me fallait plisser les yeux si je voulais vraiment discerner quelques mouvements de la belle derrière sa fenêtre. L’important pour moi n’était pas de l’épier, loin de là. Mon unique souhait était de la savoir proche. Un peu comme un époux qui fumerait sa pipe paisiblement sous le patio, tandis que sa femme s’occuperait différemment dans une pièce voisine de la maison. Mes premiers écrits lui étaient tellement consacrés, qu’il m’était plus facile de trouver l’inspiration, la sachant à quelques enjambées seulement de ma plume. Ces textes restaient hautement confidentiels. Seul mon petit topo imaginaire sur notre bonne petite ville fut soumis à la lecture de Miss Chambord. Elle fut comme à son habitude d’une prévenance absolue et m’aida sans me vexer à remanier mon manuscrit bardé de fautes d’orthographes et autres maladresses de style. Et un jour… Et quel jour… Mon texte remporta le premier prix d’un concours organisé par la ville. Oui, m’sieur, j’ai dû le lire à haute voix dans la grande salle du Conseil devant la totalité des habitants de la ville. Le nom des rédacteurs avait été caché pour éviter les votes dirigés. Ce fut une surprise générale quand c’est mon nom qui fut cité. Maman comme à son habitude pleurait de grosses larmes. Il y eut ensuite une petite fête durant laquelle j’eus une conversation avec l’objet de tous mes désirs, Marjorie. Elle était magnifique dans sa petite robe bleu ciel. Elle me félicita et m’avoua qu’elle était très contente de me voir remonter la pente. Je compris sa métaphore et lui fis en confidence dans le creux de l’oreille, qu’elle y était pour beaucoup. Elle rougit de mes propos. Je décidai d’enfoncer le clou en lui faisant part des nombreux textes qu’elle m’avait inspirés et ceux où elle était nominativement citée. Elle me comblait de joie en écoutant mes propos un immense sourire au visage. Mon Dieu, j’avais une terrible envie de l’embrasser. Je ne savais rien des choses de l’amour, je savais juste qu’il m’était interdit de le faire devant cette foule. Surtout que depuis quelques instants, je sentais un regard désapprobateur sur moi. Il est vrai que j’accaparais cette jolie fille sans me soucier du reste. Oubliant que j’avais beau être le gagnant de la soirée, je n’en restais pas moins, pour certains, le petit malfrat qu’il fallait surveiller de près. Fichtre, je ne m’étais pas trompé. Je vis du bout de la salle, monsieur le juge – pourtant occupé à discutailler avec d’autres pontes de la ville -, faire un petit signe discret de l’index à sa femme, qui se trouvait à l’autre bout de la salle, qui à son tour fit un petit signe du menton au shérif en désignant ma direction. Qu’avais-je besoin de faire de grandes études pour comprendre qu’il me restait peu de temps avant l’arrivée de la cavalerie ? Cette précipitation m’embrouilla les sens, je ne savais plus trop comment lui avouer mon désir de la revoir en d’autres lieux, plus au calme. Pourquoi pas dans mon salon-perché ? Pensais-je. A l’abri de tout regard. Seulement pour ça, il me faudrait lui dévoiler l’existence de ce lieu ; qui jusqu’ici était resté inconnu de tous. Au-delà de ça, pourrait-elle grimper si haut ? Comment allait-elle prendre la chose ? Sera-t-elle inquiète d’apprendre que j’étais en mesure de l’épier dans des moments où elle se croyait seule ? En fera-t-elle confidence à ses parents ? J’eus à peine le temps de bredouiller un rendez-vous : - « Au pied du gros arbre derrière chez elle, avant la messe de demain dimanche » ; que je fus coupé par la voix stridente de sa mère qui nous replongea dans le brouhaha impersonnel. Elle me l’arracha sans détour ni politesse. Me laissant là, au milieu de cette assemblée à m’interroger sur les possibilités d’acceptation ou de refus de mon rendez-vous. Ma réaction put être violente si quelqu’un d’autre que ma mère m’eut extirpé de cette introspection. Elle glissa tendrement sa main rugueuse dans la mienne, avec une indicible délicatesse. C’est toujours ainsi qu’elle me ramenait à la réalité. En tournant la tête vers son visage, je m’attendais à la voir pleurer. Je fut agréablement surpris, pas une larme ne suintait du coin de son oeil. Elle rayonnait de joie. Nul doute qu’elle lisait à livre ouvert en mon cœur. Un peu plus petite que moi, je me baissais pour l’embrasser. En relevant le buste, je vis Marjorie, les yeux braqués sur nous. Elle me lança un sourire différent de ceux dont elle m’avait gratifiés lors de notre conversation. Celui là fut d’une profonde tendresse. J’y ai vu un accord pour notre entrevue du lendemain. Heureux, je pris maman par la taille et après avoir salué comme il se devait mademoiselle Chambord, nous quittâmes les lieux. Soit dit en passant, Valentine n’était plus la même ces derniers temps. Elle avait les traits tirés, semblait nerveuse. Etait-ce le mal du pays ou d’autre soucis ? Fichtre ! pensais-je, chacun sa croix, demain j’allais déclarer ma flamme à Marjorie. Je suis sorti très tôt ce dimanche-là. Je voulais monter à ma cachette pour faire le tri de mes textes et présenter les plus aboutis à Marjorie. Aussi matinale que fut l’heure, ils n’étaient pas moins de quatre individus au bas de l’arbre à vraisemblablement m’attendre. Que s’était-il donc passé ? Pourquoi la belle avait-elle révélé notre premier rendez-vous ? Il m’eut été facile de les laisser là à trépigner sans leur montrer ma pomme. D’où j’étais, c’est-à-dire à l’angle de l’épicerie et du relais de poste, ils ne pouvaient pas m’avoir vu. Je n’avais donc qu’à faire demi-tour et laisser tomber la fille du juge. Mais qu’en sera t’il de mon avenir dorénavant ? Tout reposait sur mon idylle avec Marjorie. Ce que je m’efforçais de devenir… c’était pour elle. Force m’était de constater que j’étais encore allé un peu trop vite en besogne. Fichtre ! J’ai toujours vécu ainsi ! L’idée d’aller tirer la clochette à la porte de la maison Dugstown m’est venue subrepticement en le voyant lui même, en personne, au pied de l’arbre. Mon objectif était de détourner leur attention de ce lieu où mon trésor était caché, c’est-à-dire juste au-dessus de leurs têtes de crétins. Je pris un malin plaisir à me diriger, dans un premier temps, directement sur le groupe d’hommes. Il y avait monsieur le juge, monsieur Brandies, le Maréchal Ferrand, monsieur Scanty, le contre-maître du ranch et bien sûr le toutou à son pépère, j’ai nommé le shérif. Et hop ! A quelques pas d’eux, je pivotai pour me rendre devant le grand portail du maître de la ville. J’activai énergiquement la petite cloche et attendis que l’on vienne m’ouvrir. J’attendis peu, car visiblement, on guettait derrière la fenêtre. En un autre jour, ce fut certainement ma pauvre maman qui serait venue voir qui sonnait, mais comme nous étions un dimanche, ma mère ne put leur rendre se service. C’est donc, Madame, en tenue de perroquet, - voyez-y une robe de chambre de couleur verte, et une sorte de bonnet de nuit rouge vissé sur la tête, qui vint à ma rencontre. Impossible de ne pas penser au personnage de Molière appelé Sganarelle que mademoiselle Chambord m’avait fait découvrir en me lisant cette pièce de théâtre. En temps normal, j’eus rigolé à pleins poumons, mais j’entendais venant de l’intérieur les sanglots de Marjorie. Fichtre, ils avaient dû lui arracher notre secret. « Bonjour, madame » lui lançais-je avant d’entendre sa voix de crécelle me casser les oreilles en ce jour dominical. « Je viens prévenir Marjorie que je ne pourrais pas la voir ce matin comme nous l’avions projeté hier. Il n’y a rien de grave, rassurez-vous, seulement je dois terminer quelques travaux que j’ai entrepris sur des livres que le révérant souhaite utiliser tout à l’heure pour la messe. Et avec cet honorable prix que j’ai reçu, j’ai perdu un peu de temps. Vous pensez qu’elle comprendra… ? Je ne pourrai bavarder tranquillement avec elle sachant que je ferais immanquablement des malheureux s’il manque ne serait-ce qu’un livre par ma faute. N’en feriez-vous pas de même, madame la juge ? » L’oiseau des îles ne put me répondre que par l’affirmative. Satisfait, je m’en retournais comme j’étais venu. Le Bon Dieu fut charmant en faisant sortir à ce moment précis le révérant Faye à qui j’emboîtais le pas vers la paroisse. Nous croisâmes la cohorte masculine que je m’empressais de saluer ; refusant gentiment la conversation à laquelle ils souhaitaient m’inviter et leur montrais mon dos. Ils ne le virent pas, mais je souriais largement. J’avais réussi à virer leurs culs de dessous mon arbre sans perdre la face, ni prendre de coups. Fichtre, je devenais de plus en plus malin ! Les choses basculèrent. Ni maman, ni Marjorie n’ont assisté à la messe. Et ce n’était pas dans les habitudes de ma mère de louper l’office. C’est ainsi qu’avec le révérend, nous la découvrîmes reposant en paix dans son lit. J’avais vingt ans. J’étais seul au monde dans cette vallée de la mort. Je n’étais pas triste. Je comprenais pourquoi elle ne pleurait pas l’autre soir, et qu’au contraire elle était radieuse… Fichtre, elle savait. A l’enterrement, celle dont j’eusse souhaité la présence était absente, ceux dont j’eusse souhaité l’absence, étaient présents. Ils étaient venus pour éviter que je me sauve, car maintenant que ma mère n’était plus en mesure de palier aux frais que j’avais causés à la ville - par mes petites sautes d’humeur -, il me fallait devenir plus rentable. Autrement dit, ma punition à la bibliothèque était métamorphosée en corvées de nettoyage des étables et autres porcheries du ranch, et qu’en cas de refus, on m’emprisonnerait. Mon refus catégorique à obtempérer m’entraîna donc dans les locaux gérés par le shérif. Je m’en fichais éperdument ; grâce à mademoiselle Chambord j’allais avoir de la lecture et puis j’allais même pouvoir écrire ma peine. Monsieur le juge prit un malin plaisir à m’apprendre le départ de sa fille Marjorie pour San Francisco où elle allait suivre des études de droit, comme papa. Seigneur, comme j’ai dû fichtrement vous manquer de respect, pour que vous en veniez à m’arracher d’un coup les femmes de ma vie. Ma cellule était pourvue d’un lit de toile de jute, d’une petite table de bois et d’un tabouret de la même matière. Juché sur ce dernier, j’accédais à une petite lucarne, d’où je pouvais, à travers les barreaux de fer, voir d’un côté, l’arrière de la maison du juge, où trônait mon arbre investi de mes poèmes ; de l’autre, la vaste plaine qui nous séparait des rocheuses. Une nuit où je ne trouvais pas le sommeil, debout sur mon siège, cherchant en vain à sentir la fine brise sur mon visage, je fus le témoin involontaire d’une scène qui allait épicer mon histoire. Du côté de chez les Dugstown, deux formes humaines s’aimaient aux pieds des arbres. Il m’était impossible de discerner l’appartenance de ces ombres, du moins dans un premier temps. Après quelques figures d’un style douteux, la forme masculine s’évinça sur le côté gauche, pour simplifier, du côté de chez monsieur le juge ; l’autre au contraire est venue vers moi. Je ne mis guère longtemps à reconnaître cette cachottière de Miss Chambord. Fichtre, elle avait bien raison, elle était jeune et célibataire et de surcroît… en liberté. Je passai toute la nuit à chercher qui pouvait être le mari fripon. Car l’homme ne pouvait être que marié, sinon pourquoi se cacher ? Malgré mes efforts, je n’arrivai pas à trouver un visage à coller sur cette forme inconnue. Ils étaient tous ronds les hommes de cette ville, et la forme l’était aussi. Ils étaient tous de taille moyenne, et l’ombre l’était. Ils étaient tous faux-cul et la façon de prendre plaisir auprès de la délicate Valentine l’était également. Je retournai et retournai inlassablement dans ma tête les éventuels coquins qui pouvaient prétendre à de tels égarements avec la si prude mademoiselle Chambord… Que j’en devins jaloux. Envieux. Des milliers d’images de mademoiselle Valentine Chambord m’envahissaient sans discontinuer. Sa peau de lait, son parfum enivrant, la douceur de sa voix… me réveilla. Elle était là, au petit matin, derrière les barreaux, venue m’apporter des livres et de l’encre. Mon Dieu que je l’ai mal reçue. Elle ne comprit pas mon arrogance et était sur le point de partir, quand je lui lançais désespérément… - « Pourquoi ? Pourquoi faites-vous ça ? Je sais très bien que vous ne m’aimez pas ? » A ces mots, elle stoppa sa progression vers la porte de sortie et resta immobile un instant. Elle fit volte-face et me dévoila son visage inondé de larmes. Elle s’approcha de la cellule, saisit à pleines mains les barreaux de fer puis cala son front entre-deux. Si elle avait pu s’infiltrer dans ma geôle, elle l’eut fait. Il s’échappa alors d’entre ses lèvres, le murmure le plus agréable qu’il m’eut été permis d’entendre : - « Sachez que je vous aime. Que tout ce que je fais à présent est en votre direction. Je sais qu’il est inconcevable que vous et moi… » J’étais paralysé par l’émotion. Impossible de ne pas penser à Roméo et Juliette de Shakespeare qu’elle m’avait lu et qui m’avait tiré des larmes que seules les guêpes avaient réussi auparavant à m’extirper. Je collais tremblant de tout mon corps, mes mains sur ses mains, mes lèvres sur ses lèvres. Elle susurra qu’elle était à bout de force par les supplices qu’elle endurait afin que ne me soit ôtée la permission de lire et d’écrire. Elle s’écroula à même le sol poussiéreux. Elle désirait mourir plutôt que de poursuivre cet enfer, doutant fortement qu’un jour ne me soit rendue la liberté. J’approchais ma main de ses cheveux et en la caressant, je lui avouais que j’avais vu, que je savais tout de ses entrevues nocturnes. Elle me prit la main et me demanda mille fois, pardon. Nous étions comme deux idiots à nous renvoyer nos prières d’indulgences. Je finis par lui dire qu’à travers elle, le Bon Dieu me redonnait espoir et qu’il nous fallait être forts pour mériter l’amour qu’il nous offrait. Maman eut été fière de moi si elle m’avait vu rester serein malgré cette constante et puante façon de procéder de certains. Le lendemain, ce furent des cris de terreur qui m’ont sorti des songes. - « Miss Valentine Chambord ne t’apportera plus ni livres, ni encre, elle s’est pendue cette nuit. Et vu ce que l’on a découvert, tu risques de passer un mauvais quart d’heure » me fut lancé par le shérif comme un couperet. Enfant, j’étais étonné que l’on ne succombe pas à ce genre de nouvelle. Combien de fois, m’étais-je interrogé sur le fait que ma mère ne fut pas terrassée par l’annonce de la mort de papa ; connaissant plus ou moins les circonstances douteuses de celle-ci. Comment, elle, qui paraissait si faible, était-elle parvenue à tenir le choc ? J’implorai le Seigneur, de me donner cette force. A genoux, devant le mur où j’avais à l’aide de ma plume gravé une sainte croix, je priais comme jamais. Seulement la déferlante mésaventure n’avait pas fini son œuvre. Le shérif avait fait mention d’une « découverte » concernant mademoiselle Chambord et, d’après lui, allait m’infliger un nouveau désagrément. Ce fut le cas. Puisque que Valentine, au bout de la corde, était apparue enceinte de cinq mois à peu près, c’était de mon fait. J’avais abusé de la française au mépris des bonnes règles de conduite les plus élémentaires et il n’y avait pour châtier un sacrilège comme celui-ci qu’une finalité : la pendaison. C’est bêta de mourir sous ce chef d’inculpation quand on est encore puceau jusqu’aux oreilles me dis-je personnellement au plus profond de mon moi intérieur ; au lieu d’hurler de rage jusqu’à exploser et de me répandre en fin lambeaux de chair sur leurs gueules d’infâmes pourris de membres du Conseil. Je fus donc pendu. Ce qui me permit de jouir pour l’unique fois de ma vie.
Date de création : 28/02/2008 @ 21:38
Dernière modification : 03/09/2009 @ 22:12
Catégorie : Nouvelles
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