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Nouvelles - S'il vous plaît, Seigneur !

Je crois que je l’ai haïe une fraction de seconde après avoir joui en elle. Elle n’avait pourtant aucunement changé depuis ce jour où je m’étais laissé irrésistiblement attirer par elle. Sa peau était même plus agréable que je ne l’avais imaginée dans mon souvenir. Seulement à présent, j’eusse souhaité ne jamais l’avoir rencontrée.

Je vis par procuration de multiples fantasmes. Par exemple, lorsqu’un commerçant me parle mal, je baisse la tête et disparais. Puis, où que je sois, je me mets très vite à rêver que je le prends par la cravate et lui dis ses quatre vérités avant de le gifler. La file d’attente scande alors combien j’ai eu raison de l’apostropher de la sorte et les messes basses soulignent mon aplomb d’homme sûr de lui. Ces petits films sont pour moi des bouffées d’oxygène qui me revigorent et m’empêchent de broyer trop de noir.

Mes sens sont si habitués à mes divagations que j’en arrive à créer des simulacres aussi vrais que nature. Ces petites fesses qui se dirigent vers la salle de bains sont magnifiques mais purs mirages que mon imagination agite sur l’écran interne de mon cerveau Beau travail ! Félicitation mes neurones ; tous sans exception, je vous décerne la palme.  Mon portable sonne, je réponds, c’est ma femme ! Notre mariage bat de l’aile, certes, mais cela me fait plaisir de l’entendre ! Autour de moi, le grand vide. Je ne sais pas trop ce que je fais dans cette lumineuse chambre d’hôtel, mais l’important est que j’y suis seul. J’inspire profondément, un ange passe, je vais mieux.

Un " Oui chérie ? » sort de ma gorge après un léger raclement.

Moi, le fantôme ministériel, le cocu compatissant, je venais de tromper ma femme avec une minette de la moitié de son âge et avec - au risque de le répéter - un cul à damner un saint.

Cette Vénus était toute souriante et belle à croquer. Bizarrement, elle était différente du souvenir que j’en avais gardé. Elle avait enfilé,  je ne sais comment,  ses vêtements. Quand je dis, « je ne sais comment », c’est que ceux-ci - les vêtements - sombres, épousaient tellement ses formes que je crus à nouveau la voir dans son plus simple appareil. De sorte que cette fille était un appel au sexe permanent. Aucun répit n’était accordé à la gente masculine car elle était à elle seule, dix sirènes à la fois, et il m’en a fallu de peu pour ne point lui avouer l’effet qu’elle me faisait, étant toujours nu comme un ver et mon pénis à la limite de me trahir.

Mais, ce n’est plus le moment de tergiverser. La situation est  grave et il me faut en sortir rapidement.

 -« Alors ? Tu comptes rester ici ? T’as pas bougé d’un poil depuis tout à l’heure ». Elle s’avance vers moi, « C’est peut-être que je t’ai mis K.O. » finit-elle par dire mollement avant d’écraser ses lèvres contre les miennes.

J'étais à l’ouest. A l’ouest de l’ouest et encore un peu plus à l’ouest.

 Il s’était indubitablement passé quelque chose que mon esprit avait refusé d’enregistrer. Seulement, je ne suis pas un abruti total, et je sais très bien que ces choses-là n’existent pas. Je n’ai pas pu objectivement zapper : et le plan drague, et le plan acceptation, et ce qui m’inquiète le plus, l’acte lui-même.

Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on a ce genre de nana au bout du gland !

 - « Attends un peu, tu veux ! J’ai besoin de reprendre mon souffle. Je ne sais pas trop ce qui m’arrive-là » m’entendis-je lui dire.

Je suis en total décalage avec ce que je vis et avec ce que je dis. Alors que la moindre parcelle de mon corps aspire à la compréhension, à l’analyse des faits, cette bombe sexuelle conspire à me faire échouer dans ma quête. Pour un peu, je souhaiterais qu’elle se désintègre devant mes yeux, quitte à ce qu’elle crame la moquette, je m’en fous, je paierais la facture. Mais pour le moment, je voudrais qu’elle me lâche, qu’elle aille traîner son cul aux antipodes, si ce n’est pas trop demander !

 -« Qu’est-ce que tu as, tu regrettes déjà ton geste ? J’ai l’impression que tu me repousses ? Ne me dis pas que tu es comme les autres ? Non, tu n’es pas comme les autres, tu es différent, toi. Si j’ai accepté, c’est bien parce que tu n’es pas comme les autres ? Je ne me suis pas trompée, dis-moi ? Tu n’es pas un de ces petits peureux qui va regretter son geste une seconde après le grand saut ? Je te préviens, je ne le tolérerais pas."

 Elle avait changé brusquement. Ses yeux bleus étaient toujours aussi bleus. Mais sa main était devenue « tenaille » et cette « tenaille » commençait scrupuleusement le broyage de mes petites poches à procréer. Je n’avais d’autre solution pour sauver mes burnes que le mensonge. Et j’y suis allé sans compter. Et qu’Elle était LA SEULE, l’UNIQUE, MA RAISON DE VIVRE. Que je ne pourrais plus jamais écrire si elle s’éloignait ne serait-ce que d’un pouce !

Effectivement, j’en ai profité pour y glisser quelques ambitions personnelles. Après tout, j’étais devenu un tel fabulateur que je méritais bien de porter, même pour un instant, le costume d’écrivain. J’ai toujours voulu écrire…

Rassurée, elle s’est à nouveau dévêtue. Je ne sais toujours pas comment, car ce fut très rapide. J’étais ému, je n’avais, je crois, jusqu’à ce jour jamais fait l’amour deux fois de suite. Sa peau avait quelque chose d’irréel ; ni chaude, ni froide, c’était une sensation de plaisir permanent. Nous échangions des baisers à en perdre le souffle, puis reprenions de plus belle une fois nos poumons rassasiés.

Et vint sans prévenir le moment crucial de la jouissance.

 J’osais à peine regarder ce corps que je venais de posséder, sachant plus que quiconque qu’il devait y avoir une erreur de parcours, une sorte de mauvaise distribution des rôles. Je pouvais mentir aux autres mais pas à moi.

Elle entrouvrit ses paupières, le bleu de ses yeux était toujours aussi bleu, tandis que ses mains n’étaient plus « tenailles » mais doux écrins dans le creux desquels reposaient deux orphelines bien essorées.

Nous restâmes ainsi sans le moindre mouvement, interminablement.

Interminablement, j’implorais le Seigneur.

Oui ! Je fis appel au Bon Dieu plutôt qu’à ses saints car il me fallait l’aide de la plus haute autorité pour me sortir du pétrin dans lequel je m’étais fourré.

Je Le priais comme jamais je n’aurais imaginé le faire un jour.

Je Lui promis une totale soumission.

Je Lui fis part de ma volonté de verser la moitié de ma paye à des œuvres caritatives.

J’ai prononcé du bout des lèvres multitudes de « Notre Père » …

Dans la foulée, je fis vœu d’abstinence.

J’étais prêt à me retirer dans le fin fond du Vercors pourvu qu’Il me remette dans ma petite vie tranquille de fonctionnaire cocufié. Car fe devais admettre que j’avais fait le mauvais choix, celui que l’on fait sans réfléchir et que l’on regrette instantanément, à peine une seconde après. Elle avait raison. J’ai affreusement la trouille de sa sentence.

Je regrette mon geste, vous m’entendez ! Je ne peux être plus clair, ni plus précis. S’il vous plaît, Seigneur, aidez moi !

-« Tu n’as pas faim ? Moi, j’ai une faim de louve ! Tu ne veux pas grignoter quelque chose ? Tu as loué la chambre pour l’éternité, par conséquent nous avons tout le temps. Et puis confidence pour confidence, je suis sûre qu’après avoir mangé, j’aurai à nouveau… envie de toi » dit-elle d’une traite en s’étirant langoureusement.

Seigneur, repris-je intérieurement, je vous conjure de me couper mon petit robinet puisque j’ai fauté. Je vous conjure de me laisser au moins une chance de me racheter. Je vous en supplie, Seigneur ! Faites que ma vie reprenne son petit cours pépère. Je suis lâche, je ne veux pas quitter ma femme… Je lui pardonne, je l’aime, s’il vous plaît, Seigneur, intervenez !

-« Bon, puisque tu boudes, je vais descendre chercher quelques chose à nous mettre sous la dent. Tu devrais prendre une douche bien chaude, tu as l’air d’être frigorifié, méfie-toi, tu deviens bleu. Mais, attention, je te préviens, je n’ai pas l’intention de te laisser dormir cette nuit. Tu ne vas pas t’en plaindre, n’est-ce pas ? » susurra-t-elle dans mon oreille droite. 

Je lui souris. Dieu venait-il de m’accorder une trêve ?

Elle m’emprunta ma chemise blanche. Voulait-elle de la sorte m’empêcher de fuir ? Elle fouilla dans les poches de ma veste et ôta de mon porte-monnaie un beau billet de cinquante euros.

-« Tu penses que j’aurai assez ? » me lança t’elle inquiète et si proche du ton que prend ma fille dans les mêmes circonstances.

« Je pense. Dans le doute, prends-en un autre », et casse-toi sur la lune, formulai-je dans ma tête. Elle vint me pincer le téton gauche avec une violence inouïe en guise de remerciement. La déflagration me fit l’effet d’un infarctus, et je grimaçais encore lorsqu’elle me rappela à l’ordre.

- « Tu ne t’échappes pas, hein ? Où, alors fuis, fuis jusqu’au bout du bout du monde, parce que si je te retrouve… » sa main fit un signe explicite qui me fit déglutir le peu de salive qui se trouvait encore en ma cavité buccale. Elle quitta les lieux à la vitesse de la lumière.

- "Seigneur, Vous m'abandonnez !" osais-je enfin formuler à haute voix. "Qu'ai-je donc fait pour mériter cela ?"

J'étais à genoux. Un flot de larmes inondait mon visage et dégoulinait sur mon torse nu. Celui-là même que ma femme avait trouvé changé mais qui ne nous avait pas rapprochés. J’étais vidé au sens propre comme au figuré. Abandonné du Ciel, je ne savais comment poursuivre sur terre. Dans un silence solennel, je me remis à prier.

Un singulier coup de frein rompit mes imprécations. Un bruit sourd suivit le son strident des pneus sur l’asphalte. Je me jetais à la fenêtre et découvris l’heureuse délivrance. Un corps vêtu d’une chemise blanche gisait sur le sol parisien à deux doigts d’un pare-chocs providentiel.

Je descendis les marches quatre à quatre. La foule se pressait déjà devant ce spectacle qui allait faire l’attraction de la soirée. Mon cœur battait plus fort qu’il ne lui était autorisé. Je dus avant de m’approcher plus près de la scène, reprendre mon souffle en m’appuyant sur l’aile du taxi salvateur.

Le chauffeur hurlait les mains vers le ciel que cet homme était sorti de nulle part.

- « Il s’est littéralement jeté sous mes roues. Je vous le jure ! ». Ceux qui l’écoutaient apprirent qu’il conduisait depuis vingt-cinq ans et qu’il n’avait jamais eu d’accident. Les choses allaient changer, pensais-je en reprenant mon souffle ; s’il ne sait pas faire la différence entre un homme et une femme, on peut s’attendre au pire. Peu importe, il a eu la bonne idée de prendre cette rue, à ce moment précis, c’est tout ce qui compte. Je lui aurais bien remis en remerciement les cent euros que la belle devait tenir entre ses mains, mais cela ne se fait pas.

Je pris froid soudainement. J’écartais d’une main virile les badauds morbides qui se délectaient de ce sanglant tableau. Quelques-uns uns émirent l’intention de me refuser le passage, et je me surpris moi-même de la sévérité de mon regard. La foule s’écarta sans difficulté, je poursuivis ainsi mon chemin jusqu’au corps inerte.

Agenouillé devant cette dépouille que je n’avais pas su gérer et dont la mort venait de me délivrer ; je remerciais intérieurement, comme il se devait, le Seigneur d’avoir bien voulu prendre mes prières en considération. Il me restait toutefois à prendre mon courage à deux mains et d’entreprendre de retourner ce cadavre qui m’était étrangement familier.

La surprise fut énorme et foudroyante.J’étais en face de moi.Et j’étais, le moins que l’on puisse dire, dans un sale état. J’avais du sang plein les cheveux et ma belle chemise blanche était toute maculée.

Tout se remit en ordre dans ce crâne qui s’épanchait sur le bitume et le noir devint total.

Je mis alors toutes mes forces dans l’ouverture de mes paupières. J’y parvins et le spectacle méritait qu’on s’y attardât. La blonde pulpeuse était là, à mes côtés, tenant ma main droite dans ses mains qui n’avaient jamais été « tenailles ». Ses yeux étaient bleus comme le ciel qui m’aspirait et m’entraînait vers des hauteurs sans limites. Que m’importait de mourir, j’ai fait deux fois l’amour à cette merveilleuse créature plus belle que belle. Qui aurait pu croire que la mort était blonde ?

Mon cher Francis, je te laisse ma femme, mes chers enfants, le pavillon. Quant à vous, sachez que je suis parti en souriant, et je peux vous affirmer, que le passage de vie à trépas peut être assez jouissif, pour peu qu’on ait un peu d’imagination...

 

 


Date de création : 28/02/2008 @ 21:10
Dernière modification : 25/06/2011 @ 11:33
Catégorie : Nouvelles
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