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Nouvelles - Tournage

Éperdu d’admiration sur les monts de ses fesses, mon regard stagnait sur ce jean lui allant à ravir… mes sens. Confection divine ? À en croire l’emplacement judicieux des poches comme celui des fils de coutures jaunes soulignant l’évidence du galbe parfait de cette partie de son anatomie, oui.

Le talkie-walkie, pendu à sa taille gracieusement fine, soulignait avec une certaine nonchalance son petit côté baroudeuse. Ses courts cheveux blond paille amplifiaient sa volonté d’encanailler son look garçonne, paradoxale et terriblement féminin. Son tee-shirt, un « Marcel » permettait au soleil de lui brunir ses bras délicats. Prémices d’une journée de chaleur, huit heures trente d’un matin parisien au mois d’août. N’étant tout de même pas là pour badiner, je relevais mon scénario devant mes yeux et parcourais une nouvelle fois le texte que j’avais à mémoriser.

"Vous ne pouvez vraiment pas faire attention !"  disait ce texte.

Assis sur un plot blanc d’un trottoir de la capitale. Il était évident qu’avec cette unique tirade, nulle chaise imprimée à mon nom ne m’était octroyée. Qu'importe ! Je jouissais d’un bonheur inouï à faire partie d’un tournage en extérieur ! Quel pied ! J’en avais de mémoire toujours rêvé. Faire enfin partie de cette sacro-sainte petite ruche renfermée sur elle-même. Maintes fois, alors simple badaud, j’avais observé, fasciné, ces gens de différents corps de métiers s’activant à créer en pleine réalité, une fiction propre à divertir prochainement ces autres gens, soigneusement tenus à l’écart de cette alchimie créatrice.

Le crépitement qui s’échappait du petit radio émetteur fit place à une interjection humaine : 

- Ils viennent de quitter le périph ! Baron sera là dans moins de dix minutes. Assurez-vous que l’emplacement de sa voiture est libre et que personne ne vienne l’emmerder dans sa caravane, c’est OK ?!»

Avec la dextérité d’un homme de l’Ouest, l'objet de ma contemplation dégaina son outil de communication et répandit fièrement à qui voulait l’entendre : Je suis OK pour le recevoir. Pas de problème. Il sera à deux pas de sa caravane. Je ne bouge pas, tu peux être rassuré, Michel, je gère.

- Très bien, Caro, je compte sur toi. Côté maquillage, est-ce qu’elles sont arrivées ? lança le premier-assistant. Marjorie et Phyllis oui, mais je crois qu’il vient avec la sienne, non ? lança une autre voix que je ne connaissais pas. Caro, y-a-t-il quelqu’un près de toi qui ressemble à une maquilleuse, renchérit le premier assistant soucieux.

Elle fit volte-face, ôtant de mon champ de vision ce cul sur lequel j’étais revenu et qui avait jusqu’ici réussi à me faire oublier le peu d’importance avec lequel j’étais traité depuis mon arrivée sur le plateau.

- Juste le comédien qui doit lui donner la réplique dans la scène 3. Il apprend son texte, dit-elle sans vraiment me regarder.

- "Ce n’est pas ce que je te demande. Je te demande si une maquilleuse est prête à le recevoir, en attendant éventuellement la sienne. Qui peut me dire, s’il vient oui ou non avec sa maquilleuse. Je vous préviens, les uns les autres, que pour ce premier jour de tournage, il est hors de question que quelque chose merde avec lui. Stéphanie, tu sais toi, s’il vient avec sa maquilleuse, oui ou non ? "

La voix de cette Stéphanie bafouilla quelques suppositions, mais aucune ne répondit concrètement à la question posée. Du coup, les voix se turent et le crépitement des ondes hertziennes reprit le dessus.

Je sentis que la tension était montée d’un cran pour tout ce petit monde avant même que la vedette du film arrivât sur le plateau. Je n’en menais pas large non plus et je ressentis une effroyable solitude lorsque le petit sourire de soutien que j’adressais à la jolie assistante nommée Caro ne me fut pas retourné. Elle rengaina simplement son talkie et m’occulta totalement. Enfin presque. Elle daigna m’offrir à nouveau la vision de son postérieur qui provoqua instinctivement en moi une profonde inspiration-expiration, ô combien réconfortante. J’adressais donc mon sourire à ces obliques au bon coeur. 

Mon tête à cul fut très bref. Une puissante et imposante Mercedes noire chassa avec une certaine violence l’assistante d’où elle était ; le pare-choc de la dite voiture vint stopper à quelques centimètres de ma jambe gauche. Je suis persuadé que le chauffeur ne se souciait absolument pas de ma jambe gauche, mais de la bite en béton sur laquelle reposait mon derrière. Dans quel monde vit-on ?

L
unettes noires et costume hors de prix, Gérard Baron m’apparut comme si j’étais devant un de ses films. Vertige. Sans la menue Caro à ses côtés, je serais resté planté là, sans bouger, à attendre la fin… du film. Je suis un inconditionnel de Gérard Baron et je ne fus même pas vexé de le voir passer près de moi sans qu’il ne m’adressât ne serait-ce qu’un soupçon de regard. Rien à foutre, j’allais tourner avec lui dans quelque temps et franchement je l’aurais fait gratis. Je décidais de m’en aller vers le petit coin régie-café. Sur les tournages, il y a toujours ce petit repère où toute la sainte journée trône le café, le jus d’orange et une multitude de petites choses à grignoter. J’allais toucher au but lorsque mon prénom crié creva mes tympans.

- Pascaaaaal !

Je fis demi-tour sur place et mes yeux s’emplirent de joie en voyant sur les marches de la caravane la belle assistante me faire de grands signes de bras me pressant de venir la rejoindre. J’allais vraisemblablement être présenté à Baron. Je me pinçais l’avant bras gauche et sentis instantanément la douleur. Si je rêvais, c’était fichtrement bien fait. 

Ses yeux, enfin posés sur moi, me mirent mal à l’aise. Quelle intensité dans son regard. Plus je m’approchais d’elle, plus je me sentais nu, à croire qu’elle faisait fondre mes fringues simplement en me regardant. Mes mains restèrent le long de mon corps sans chercher à occulter mes attributs intimes. En un mot comme en cent, je m’offrais à elle !

 -
Monsieur Baron veut vous voir, venez je vais vous présenter.

-
Si monsieur le Baron le veut, jolie marquise, j’obéis sans retenue tentais-je pour la faire sourire, mais décidément ce n’était pas mon jour pour l’humour et l’effroyable solitude me rhabilla à nouveau de son complet veston.

Sa petite mimine ouvrit la porte et mon cœur s’emporta. Les effluves d’une eau de toilette masculine de chez Masculine me percutèrent le nez. Abasourdi, je plissais les yeux en direction de l’intérieur de la loge sacrée. Il était là, assis devant la glace, un téléphone portable à l’oreille, en pleine conversation. Nous ne bougions pas d’un pouce, cherchant même à disparaître pour ne point gêner la star.

Il n’allait pas être facile de le détendre après ce houleux coup de fil. Il a balancé le portable qui s’est littéralement fracassé sur la porte des toilettes. L’image que si la porte eut été ouverte, et qu’il s’en fut directement tombé dans la cuvette me fit sourire. Ce fut une mauvaise idée. A la vue de mon rictus, et au lieu de la symbolique poignée de main, il me lâcha assez sèchement :

 -Quelque chose dans mes propos vous fait sourire ? Dois-je y voir un jugement péjoratif quant à ma façon d’agir ? Eh bien monsieur le malin, répondez !

Putain ! J’étais cloué. Tout mon petit scénario d’une journée formidable prenait la poudre d’escampette.


- Je m’excuse monsieur le Baron, pardon… monsieur Baron, je ne voulais pas vous offenser…

-
C’est fait ! Et puis c’est un peu facile de s’excuser après avoir manqué de respect, vous ne trouvez pas ? Et vous, on ne vous a pas appris à attendre à l’extérieur avant d’entrer dans une loge ? Il venait de s’en prendre à la jolie Caro.

- C’est que… Vous ne téléphoniez pas, quand… Excusez-moi, monsieur, vous avez raison.

-
Vous me faites un beau couple tous les deux, j’espère que vous ne reflétez pas le reste de l’équipe, parce que sinon, il ne faudra pas compter sur moi. Inutile de vous dire que tout cela me semble partir d’un mauvais pied… Au lieu de rester là, mademoiselle, à ne rien faire, ramassez plutôt mon portable, et puis faites-moi le plaisir de m’appeler Bleman, je veux voir avec lui un certain nombre de choses avant que le tournage commence…

Je m’étais accroupi discrètement pour récupérer une partie du téléphone. Celle-ci était venue mourir tout près de mon pied gauche, et je ne sais pourquoi, lors de l’altercation de monsieur Baron, j’avais reculé, écrasant de tout mon poids cette portion du combiné. Ce geste venait d'anéantir tout espoir de se servir à nouveau de l’objet. Les pièces de plastique gisaient dans ma main droite ouverte à l’attention de la jeune fille. Ses yeux s’assombrirent à la vue des débris qu’accompagnait la petite puce magique, véritable sésame du show-business. Nul besoin de sortir d’une grande école pour présager le fort mécontentement dont allait être atteint le sieur Baron. Bravant le danger, tel un vaillant chevalier, je refusais de verser le contenu de ma main dans celle de la pauvre Caroline, qui après tout n’y était pour rien. Je m’avançais solennellement vers le propriétaire du défunt téléphone.

- J’ai bien peur que votre appareil n’ait rendu l’âme lui dis-je en tendant mon bras vers lui. Il m’observa, consterné.

- Merde ! Merde ! Merde ! lâcha-t-il sur le même ton en articulant magnifiquement comme il a l’habitude de le faire lorsqu’il interprète ses personnages.

- Je peux vous passer mon appareil, si vous le souhaitez, votre puce à l’air de ne pas être en vrac et à priori il n’y a aucune raison pour que cela ne fonctionne pas.

 

C’est vrai qu’il était tôt, qu’il n’était pas maquillé, qu’il venait de subir d’incontestables désagréments ; son visage était blanc. Ce blanc qui inquiète les mamans lorsque leurs enfants présentent ce teint blafard.

- Vous inquiétez pas, lui dis-je… Je vais… Et joignant les gestes à la parole, je m’attelais à insérer sa puce dans mon appareil. Il restait silencieux observant mes manipulations. Après tout, il ne m’avait pas vu marcher du pied gauche sur son portable. De ce fait, je me trouvais même assez sympathique de chercher à réparer un téléphone qu’il avait délibérément jeté à travers le mobil-home. Ce n’est jamais très bon pour un téléphone de voyager seul à travers une pièce. Ma timidité face à ce monstre du cinéma s’effaçait peu à peu. Je lui expliquais combien de fois j’avais procédé de la sorte et que là… bizarrement… je ne comprenais pas… pourquoi… aujourd’hui… je n’arrivais pas… à ôter… la… languette…  

Elle s’échappa d’un coup. Fier comme un paon, j’allais chercher satisfaction dans le regard de la charmante assistante. Je fus très surpris de découvrir ses sourcils courroucés et plus encore de la voir se précipiter vers Gérard Baron. Il y a des jours comme ça où tout vous échappe. Je venais d’éborgner la vedette du box-office avec le morceau de plastique rebelle.

Je ne donnais plus très cher de ma peau sur ce tournage en l’entendant maugréer. Je me dirigeais, vaincu par la malchance, vers la porte. J’espérais que l’on me retienne ; cette idée est restée vaine.

La température extérieure était montée depuis mon insertion dans la loge climatisée. Alors, comme pour reprendre le fil de ma vie, je me suis dirigé vers le coin café. J’y étais presque quand mon portable se mit à faire parler de lui. Négligemment, j’approchais de mon oreille l’objet de la discorde. Une voix féminine s’aventura jusqu’à mes tympans. Elle cherchait à joindre un certain Gérard et malgré l’envie de converser avec elle, du fait de son agréable timbre vocal mêlé de tendres trémolos gutturaux, je me suis résigné à lui faire part de l’erreur de numéro qu’elle venait de faire. Elle fut un peu lourde sur ce coup-là, car elle s’entêta, maintes fois, sur mon numéro, demandant inlassablement ce fameux Gérard que je n’étais manifestement pas. Elle fit une trêve de quelques minutes, le temps de me servir, enfin, ce petit café tant attendu, et cela, en compagnie de mon assistante préférée venue chercher de la caféine pour son Baron.

Sans un mot, je tendis mon portable au joli petit minois qui plus vite que la lumière prit le chemin de la loge. Sans le café. Un temps très court s’écoula et la voix exacerbée de monsieur Baron résonna de colère. Je ne savais que faire. Sinon prendre la résolution de m’asseoir à nouveau sur ce plot anodin, et me faire oublier jusqu’à être appelé pour tourner la scène 3. Ce que je fis.

Près de trois heures passèrent. Durant lesquelles, docteur, maquilleuses, assistants, réalisateur, Carole Wagram m’étaient passés devant sans me prêter la moindre attention. Mensonge. Le réalisateur m’accorda deux minutes pour me dire qu’à la prochaine bévue de ma part s’en était fait de ma présence sur ce film. Et que je pouvais remercier vivement monsieur Baron de n’avoir pas cédé à la tentation de me foutre à la porte. Sur ce, on me laissa me morfondre sur ces actes manqués qui ont jalonné ma matinée. A force de patience, je fus appelé pour travailler.

Gérard Baron sortit également de sa caravane, lunettes noires sur le nez. Cela collait au personnage. C’est quand il les a ôtées pour converser avec le réalisateur que j’ai constaté la gravité des dégâts, et comme je n’avais pas eu l’occasion de lui faire mes excuses, je m’empressai de les lui présenter. Je fus ravi de constater qu’il les accepta sans me tenir rigueur pour toute cette maladresse. Il plaisanta même au sujet des appels de Madame Wagram. Celle-ci, inquiète de ces soi-disant faux numéros, avait décidé de venir sur le plateau se rendre compte par elle-même du silence de M. Baron. Du coup et dans un certain sens, un peu grâce à moi, ces deux-là sont à nouveau ensemble. Disons que rien ne m’interdisait d’y penser. Constatant que tout s’arrangeait pour moi comme dans le meilleur des mondes, je tentais une approche vers celle dont j’aurais bien aimé croquer un morceau, j’ai nommé la jolie Caro.

Elle même paraissait détendue et ne fut pas avare de rires moqueurs en remémorant toutes les péripéties que j’avais fait endurer au Gégé national. Hilare, elle était hilare. Et comme le dit le vieil adage, femme qui rit a déjà un pied dans ton lit. J’étais chaud.

La scène 3 consistait à ce qu’un monsieur « comme tout le monde » percute, par inadvertance, le personnage de Joe Visconti, un dangereux gangster. Ce dernier venant de cambrioler une banque préfèrera ne rien dire à ce monsieur « quelconque » afin de ne point attirer l’attention de la foule et surtout des policiers en faction non loin de la scène.

Je devais partir du coin de la rue et marcher d’un bon pas. Monsieur Baron loupa deux fois son entrée, ou plutôt sa sortie, et nous n’arrivions pas à nous bousculer véritablement. M. Bleman, le réalisateur vint me voir.

- Ecoute, le secret pour que la scène soit réussie, réside dans le fait que l’un de vous deux doit tendre l’oreille sur le bruit des pas de l’autre, ainsi tu pourras accélérer ou non tes enjambées. La collision doit être d’une vérité implacable. Sinon, elle ne fonctionnera pas.

- Je comprends, allons-y, répondis-je comme un vieux briscard.

L’accrochage fut synchro, mais le reste insignifiant. J’étais tellement fixé sur ses pas que j’en oubliais le reste : ma seule et unique réplique ! De plus, j’étais mou aux dires de Bleman. Du punch bordel ! avait-il crié à mon intention. Je bouillais de honte en voyant au loin la belle Caro entourée de techniciens tout sourires. Se moquaient-ils de moi ? Qu’importe, ils allaient être étonnés dans très peu de temps.

- Moteur ! Action !

Je marche. J’avance vers la porte cochère. Les pas de Baron résonnent au loin, je ralentis, ils se rapprochent, j’accélère franchement, le voilà qui sort, je l’emplafonne de plein fouet, il trébuche. Me souvenant des recommandations demandant du punch, je me lâche. Je lui administre d’abord une méchante baffe. Ses lunettes s’en vont valdinguer hors cadre…


- Coupez !

Je le prends par la cravate et malgré ses yeux qui me demandent pardon, j’en oublie pas moins qu’il est un dangereux gangster et je lui flanque un coup de tête qui lui éclate le nez…

- Coupez ! C’est... coupé ! Non, mais arrêtez-moi cet abruti !


Puisqu’il est à genoux devant moi, je n’ai qu’à en remonter un des deux miens pour lui claquer le menton tel un bon uppercut final. Le corps de Visconti s’écroula tel un cheval mort à mes pieds. Là, d’un calme olympien, je prononçais très perceptiblement…

- Vous ne pouvez vraiment pas faire attention ! 

Depuis, je ne joue plus la comédie. Une fois par an, toutefois, avec mes autres camarades de cellule, nous montons et jouons une pièce pour les autres malades. Quand j’irai mieux, les médecins me l’ont promis, nous en donnerons une en hommage à Gérard Baron.


Date de création : 28/02/2008 @ 21:07
Dernière modification : 27/07/2012 @ 09:12
Catégorie : Nouvelles
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