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Nouvelles - Le puits de Saint Simon

Nous le savons tous, on ne saute pas dans un puits. Nous savons tous également, combien les enfants peuvent avoir des jeux dangereux. Surtout lorsqu’il s’agit de démontrer leur bravoure. Aussi déraisonnable que cela puisse être, à Saint-Simon, petit village paisible du Lot, on se jauge de cette façon. On saute dans le puits et tant bien que mal, on s’en extrait.

C’est ainsi qu’Eglantine Socard, seize ans, s’est jetée de son plein gré dans le puits du bas, appelé judicieusement de la sorte puisqu’il se trouve au bas du village. Elle a pris cette décision, pour avoir la paix, une bonne fois pour toutes. Faire taire ces messes basses qui la baptisaient de « chochotte bourgeoise » à chaque fois qu’elle séjournait dans ce village où son père possède une très belle demeure depuis maintenant cinq ans.

Monsieur Charles Socard, préfet du port de Marseille, un jour qu’il faisait la route vers Paris, est passé devant cette maison par hasard. Elle avait une fière allure et bien qu’un peu proche de la départementale 25, qui traverse le village, elle lui avait « tapé dans l’œil » comme on dit. En ces années 1910, les voitures étaient rares à s’arrêter dans les petits villages et l’attraction fut grande pour les paysans de se réunir autour de l’automobile. Peu fier, monsieur Socard répondit sans sourciller aux nombreuses interrogations concernant la rutilante machine et ne posa en contre-partie qu’une unique question :

- « Comment cela se fait-il qu’une si belle bâtisse soit si peu entretenue ? » montrant du doigt la séduisante demeure.

- « C’est qu’un malheur, millediou, a touché cette brave famille ; et à présent, la pauvre veuve cherche à la vendre. Seulement, que voulez-vous, ici, millediou, il passe bien un peu de monde, mais rares sont ceux qui s’arrêtent. Voici deux ans, que cette bâtisse est livrée à elle-même. Que voulez-vous, la nature reprend ses droits, millediou… » répondit un petit homme râblé qui s’avérera être, le maire.

- « Eh bien, j’ai très envie de rencontrer cette brave femme. L’un de vous saurait-il m’indiquer où la trouver ? Je suis de ceux qui pensent que le hasard fait bien les choses et… cette maison, messieurs, cette maison… Allez dites-moi donc où trouver cette femme.»

Monsieur le maire répondit au préfet que le fils de cette chère femme, qui l’hébergeait à présent demeurait à Gramat, à une vingtaine de kilomètres.

- « Eh bien, dans ce cas, appelons ces gens et voyons si nous pouvons faire affaire ! »

L’élu informa le sieur Socard que le seul poste téléphonique de la région se trouvait à Gramat justement, et que de ce fait, la plus simple façon de rencontrer ces gens était de se rendre chez eux. Ce fut fait et l’affaire conclue. Depuis cinq ans, la famille Socard passe la plus grande partie de ses vacances à Saint-Simon.

Eglantine n’avait pas attendu que le clan se forme autour du puits. Décidée, elle avait eu peur de ne plus pouvoir faire le pas, ou plus précisément le saut, en leur présence. Elle avait, en quelque sorte, prit juste un peu d’avance.

A peine avait-elle repoussé la planche qui recouvrait l’orifice, qu’elle se trouva assise sur le rebord. Elle balaya furtivement du regard la profondeur obscure. Les bras levés le long de sa tête, une grande inspiration, un simple petit mouvement du bassin, et la voici qui se laissa happer par les entrailles humides de la Terre.

La froideur de la nappe souterraine lui ôta toute conception romantique de son acte. Tout comme de restez immobile, sous peine d’engourdissement musculaire. Elle avait eu un mal de chien à s’extraire hors de l’eau, ses mains glissant sans cesse au contact des herbes entre les pierres. Lui était alors revenues les paroles de Maria au sujet de la mousse qui pousse sur la paroi exposée au soleil. Elle s’acharna dès lors sur l’autre versant de la cavité. Les bouts de ses doigts se mirent rapidement à saigner contre les arêtes des pierres. Le souffle de la petite bourgeoise se métamorphosait en celui d’un animal rageur.

Du même âge qu’Eglantine, Maria, avait passé avec brio cette épreuve que seuls les garçons étaient censés relever. Elle avait dans ce geste de bravoure bafoué les certitudes d’une supériorité masculine face aux idées reçues concernant la fragilité des filles. Depuis, certains garçons qui n’osaient pas passer l’épreuve du « puits du bas » en étaient réduits à baisser les yeux sur son passage. Elle en resplendissait davantage. Garçon manqué, elle n’en était pas moins jolie. Brune, la peau cuivrée, elle était toute en longueur, et les travaux des champs lui avaient façonné une belle musculature féline.

Eglantine et Maria vivaient toutes les deux sous le même toit. L’une, fille du propriétaire des lieux, l’autre, fille de la gouvernante. Elles n’avaient que rarement l’occasion de se parler ou juste pour des questions d’intendance. Lorsque Eglantine était priée par ses parents de faire la lecture à haute voix, Maria, à l’insu de tous, s’approchait au plus près qu’il lui était possible de la liseuse, et s’enivrait de ces histoires qu’il lui aurait été impossible de découvrir autrement. Elle était fascinée par toutes ces aventures, par tous ces personnages aux destins sublimés, même lorsque leur fin était triste. Elle qui ne pleurait pratiquement jamais, sortait de sa cachette le visage baigné de larmes. Son estime pour la jeune fille de la ville prit une tournure d’adoration, et euvrat à la défendre de toutes les insultes proférées par les gamins du village.

Eglantine n’en sut rien pendant deux années, jusqu’au jour où la rumeur lui parvint. Elle apprit comment Maria avait défendu son honneur à elle, critiquée de toute part, en sautant du pont de fer, dans le Lot, l’été dernier. Ses sentiments oscillaient entre gêne et satisfaction. Tout l’hiver, loin de Saint-Simon, elle s’interrogea sur les motivations de la jeune fille à braver de tels dangers, car la rumeur lui avait également fait part  des agissements secrets des gamins du village. La fille de la gouvernante devint pour Eglantine une sorte d’héroïne comparable à ces figures romantiques dont elle aimait lire les romans. A une différence près ; celle-ci semblait être dévouée à sa cause. Elle se mit à rêver d’entretiens entre elles deux et fut troublée par certaines de ses pensées.

Aucun bruit ne venait troubler le clapotis résonnant des gouttes qui tombaient à l’unisson au fond du puits. Elles s’échappaient de la petite robe d’été trempée. Les larmes inondant le visage de l’adolescente étaient chaudes et presque réconfortantes. Ses bras tendus d’une paroi à l’autre, comme ses jambes, lui permettaient de reprendre son souffle. Trop peu de temps. Elle tenta une progression de quelques centimètres, les membres ainsi hérissés contre la paroi verticale. Une pierre effritée faillit réduire à néant tous ses efforts. D’un geste vif, elle parvint à agripper une tige de fer, vestige d’une échelle qui avait servi du temps de la construction du puits. Pendue, les pieds ballants dans le vide, elle comprit toute la stupidité de son geste. Les deux mètres qui lui restaient à gravir lui apparurent comme le double. La solution était dans le fait de progresser à la seule force des bras jusqu’à cette petite cavité qui avait logé le bas de l’échelle, déjà bénie pour ses vestiges.

Contrairement aux étés précédents, Eglantine avait manifesté un empressement indicible à arriver dès les premiers jours de congés à Saint-Simon, au point de partir seule, par le train, rejoindre le lieu de villégiature familiale. Monsieur et Madame Socard arriveraient comme à leur habitude après la fête nationale de juillet ; elle prenait, juste un peu d’avance.

Elle était impatiente de revoir cette fille qui avait, pour elle, fait montre de bravoure. Cette rencontre, elle en avait rêvé tout l’hiver, de multiples façons. Elle avait même obtenu une très bonne note en français, suite à un devoir d’expression libre où elle avait toutefois changé l’identité des personnages et le sexe de « certains ».

Les modalités d’arrivée en gare de Gramat de la demoiselle Socard furent exprimées par télégramme à Madame Veuve Senac, la mère de Maria, gouvernante à demeure de la résidence de Saint-Simon. Pour l’occasion, on attela le vieux Filou, à la non moins vieille carriole. Les prières d’Eglantine de voir Maria dès son arrivée furent exaucées. Indubitablement, quelque chose s’était passée à son insu, constatait la gouvernante, en voyant les deux jeunes filles se jeter dans les bras l’une de l’autre avec un empressement presque indigne de leurs rangs respectifs. Il n’y avait cependant pas de quoi les réprimander.

De la pointe du pied gauche, elle parvint à déchausser la fine ballerine du pied droit qui ponctua sa chute d’un « plouf » caractéristique un mètre plus bas. Suivi rapidement par celui de l’ornement du pied gauche. Les orteils ainsi dégagés, il lui était plus facile d’optimiser au repos la moindre parcelle de rocaille. Elle s’accorda un moment de répit et reprit quelques forces. Elle s’interdisait à appeler à l’aide, mais espérait vivement l’arrivée d’un de ces provocateurs qui, constatant sa bravoure, lui aurait tendu une main libératrice. En attendant, elle limitait ses efforts en demeurant immobile.

- « Ils finiront bien par s’approcher » pensait-elle en boucle.

Dans la vétuste carriole, les deux jeunes filles s’assirent l’une près de l’autre, sans échanger le moindre mot, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, un sourire niais à la face de chacune.

- « Je ne sais ce que le Bon Dieu vous fait partager mes jolies, mais je suis bien heureuse de vous voir ainsi. On dirait deux sœurs.»

Elles entonnèrent alors un rire bête dont seules les jeunes filles ont le secret.

Charles et Marthe Socard acceptèrent intelligemment les affinités amicales des deux filles. Et ces dernières en profitèrent allègrement. Eglantine prêtait ses tenues de ville à Maria. Lui apprenait les rudiments du code de la bourgeoisie, alors que Maria encanaillait Eglantine, par la découverte de certains plaisirs… inavouables.

L’été 1919 passa à une vitesse vertigineuse. Les larmes de la séparation entraînèrent les mères respectives des enfants dans des sanglots que seul le temps a le pouvoir d’assécher. Une correspondance fournie entre les deux adolescentes combla l’absence et juillet 1920 pointa le bout du nez.

Télégramme. Arrivée en gare de Gramat. Explosion de joie. Tout ressemblait à ce qu’Eglantine avait imaginé pendant cet hiver interminable. Tout sauf, la présence un peu lourde de cet apprenti chef de gare, nommé Raoul. Ce type n’avait rien d’agaçant à proprement parler. Il volait néanmoins ce moment tant attendu des retrouvailles. Et avec dépit, Eglantine constatait que certains sourires niais de Maria lui étaient destinés.

De plus, sur la route de Saint-Simon, Maria ne cessa de raconter les exploits de ce garçon, arrivé cet hiver, pour montrer aux autres sa bravoure. C’est ainsi qu’Eglantine s’entendit dire la chose suivante :

- « Je vais passer l’épreuve du puits du bas.»

Le rire malicieux de Maria résonna à ses oreilles encore surprises par ses propres paroles et cette exclamation railleuse vint toucher au bout du chemin de l’orgueil, le cœur de la jeune fille.

- « Tu ne m’en crois pas capable, c’est ça ? Je te prouverai le contraire dès demain ! »

Pendue dans ce puits sans fin, elle ne pouvait s’empêcher de penser au rire moqueur de Maria. Ce même rire qu’elle adressait aux petits merdeux de Saint-Simon qui osaient la défier. Ce rire tellement différent de celui qui soulignait la satisfaction qu’elle éprouvait par les caresses de son amie sur son corps brun.

A ces souvenirs ses muscles s’engourdissaient. Elle ne pouvait attendre indéfiniment ainsi. Elle entreprit la poursuite de son ascension et fut surprise de la facilité à trouver les bonnes prises ; elle parvint à se hisser rapidement d’un bon mètre. A cet endroit, elle perçut comme un chuchotement, ce qui la rassura sur sa très prochaine délivrance. Elle prit un temps pour souffler. Les mots devinrent audibles.

- « Tu crois vraiment qu’elle va le faire ? »
- « Je l’en empêcherai. Elle est jalouse. J’ai été bête hier de venir à la gare la chercher. Elle a compris ce qu’il y avait entre nous.»
- « Comment peut-elle être jalouse de toi, c’est elle qui est riche ? »
- « Et toi, tu es idiot. Embrasse moi plutôt au lieu de réfléchir »
- « J’t’embrasse pas si tu dis que je suis un idiot.»
- « Disons que tu ne peux pas "tout" comprendre sur… ce que deux filles peuvent ressentir l’une pour l’autre. Nous nous aimons très fort, c’est plus qu’amical, plus fort que deux sœurs…»
- « J’comprends rien à ce que tu dis. C’est pas ta vraie sœur, tu me l’as dit.»
- « C’est bien ce que je dis, tu peux pas comprendre… Embrasse moi… Viens par là. Cachons-nous… Embrasse-moi… Avant qu’elle arrive…»

Les mots se turent suivis de soupirs.
Ce fut la première fois pour Maria et Raoul.

Autour d’eux, ils répandirent ce petit rire idiot dont seuls les amoureux ont le secret. Des gémissements de douleur qu’Eglantine était tout juste capable d’émettre, ils n’en entendirent rien. Avait-elle opté consciemment de rester figée telle une statue de marbre ? Mal lui en prit, le couple partit puisqu’elle ne venait pas tenter l’épreuve. Ses muscles ne répondirent pas à de nouveaux efforts, tétanisés qu’ils étaient. La force psychique n’était plus de la partie. La gueule profonde l’avala insensiblement.

Le chagrin envahit le cœur des Saint-Simoniens lors de la découverte à fleur d’eau du puits du bas les ballerines d’Eglantine. La vie est ainsi faite qu’à l’unanimité, éloges et louanges soulignèrent la courte vie de la jeune fille.

On scella à jamais le puits devenu triste sépulture, en cet été 1920.

Parce qu’Eglantine avait juste prit un peu d’avance sur les siens, à la mort de Madame veuve Charles Socard, en 1933, Maria devenue un peu l’enfant de la maison, hérita de la vaste demeure. Lestement dotée, elle fit de Raoul Fau, chef de gare à Gramat, un époux comblé.

                                                                                         * * *

Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est complètement souhaitée par l’auteur. Ce dernier après avoir eu vent du destin précipitée de la jeune Eglantine en ce puits, sans plus d'éclaircissements, s’était promis de combler de sa plume les absences que sa rationalité exigeait. Le voilà satisfait.


Date de création : 28/02/2008 @ 20:44
Dernière modification : 05/09/2009 @ 14:21
Catégorie : Nouvelles
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