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Nouvelles - Saut de l'Ange

Je n'ai plus rien contre l'idée de consulter un psychiatre, à part peut-être le fait qu'on me l'ait imposé. Mais vu que c'était entre l'internement en milieu hospitalier ou une consultation par semaine, mon choix fut rapide. Si vous aviez pu voir ma tête lorsque j'ai vu mon psy pour la première fois ! Je m'étais préparé au pire, mais pas à elle. Le docteur Clotilde Ducharme n'en manquait pas. Je parle de charme bien évidemment. Elle paraissait sortir tout droit d'un film hollywoodien à gros budget. J'étais collé à mon siège et me retenais du mieux possible pour ne pas ouvrir la bouche niaisement d'admiration. Elle, consciencieusement, s'est intéressée à moi ou, plutôt, à mon cas. Elle me posait mille questions sur mon passé, sur mes envies, mes difficultés, mes craintes, mes doutes…bref, la totale, quoi ! Moi, froid - tendance congelée -, je prenais un soin tout particulier à être le plus vague possible. Il ne fallait surtout pas qu'elle trouve la faille rapidement. Je ne m'en connaissait pas, mais j'allais pas bien, à cause de... certains accès de violence envers certaines personnes qui... Vous vous en fichez pas mal et vous avez raison, l'important réside qu'à son contact, je ne voulais plus me foutre en l'air. quitter ce monde pourri. Je voulais la séduire. Faire ma vie avec elle.

Les débuts furent difficiles. J'avais le sentiment qu'elle m'arnaquait sur le temps de la consultation. L'heure passait trop vite. Elle ne faisait pas soixante minutes comme toutes les autres. Alors, pour déjouer son plan, j'arrivais plus tôt. Le problème, hormis le fait que j'inquiétais, paraît-il, la pétasse qui faisait office de secrétaire, est que je suis devenu jaloux des autres patients que je croisais dans la salle d'attente. Quelles têtes ils avaient ! Enfin, chaque problème ayant sa solution, j'avais la mienne. Une nuit, je me suis faufilé par effraction au sein du cabinet du docteur Ducharme. J'ai obtenu, par cette petite visite nocturne, des secrets soi-disant "professionnels", tel que les adresses des patients, de la secrétaire et, cerise sur le gâteau, celle de Clotilde Ducharme, ma nouvelle héroïne.

Le lendemain, par curiosité, je suis passé au cabinet du docteur Ducharme. La pétasse était en pleine conversation avec deux types en gabardine. Et dès qu'elle me vit, pensant être discrète, elle m'a montré du menton comme font toutes les pétasses lorsqu'elles désignent quelqu'un ou quelque chose qu'elles n'apprécient pas. Les deux types sont alors venus vers moi. Et ce sont eux, qui ce jour là, m'ont posé mille questions. Seulement avec eux, je n'avais pas envie que ça se prolonge. Alors, j'ai répondu n'être au courant de rien, et fis mine de regretter profondément ce malheureux incident. Ils avaient l'air de marcher et s'apprêtaient à me lâcher les basques lorsque ma pétasse préférée leur fit signe. Elle trouvait ma présence bizarre pour une simple raison : je n'avais pas rendez-vous ce jour là.

Ces propos ont agi d'une manière tout aussi bizarre sur les visages des inspecteurs engabardinés. L'un, le plus petit et le plus gros, a soulevé ses gros sourcils d'étonnement jusqu'à ce qu'ils rejoignent le haut du front. L'autre, tout aussi laid que le premier, se pinça les lèvres si fort qu'il devint rouge poisson. J'ai cru un moment qu'il allait exploser. Mais non, pas d'explosion. Leur clownesque duo me fit largement sourire tout de même. Pour mon malheur, car en langage policier, ce sourire est une sorte d'aveu. Je me suis donc retrouvé ni une ni deux, face à l'inspecteur qui avait eu la gentillesse de ne pas m'enfermer directement après la bagarre que j'avais déclenchée aux ASSEDIC des Hauts-de-Seine.

Il avait l'air sincèrement navré de mes dernières tribulations. Il ne restait maintenant qu'une solution : m'enfermer chez les fous !

Je m'en fichais pas mal après tout, la plupart du temps, j'avais peine à trouver un lit pour la nuit. Au début de ma descente aux enfers, je vous passe les détails, je squattais chez d'anciennes petites amies devenues grandes et vaccinées.

Elles m'ont vite fait comprendre que je n'étais plus le même, que quelque chose en moi avait changé depuis le lycée. La plus franche m'a même avoué que je lui faisais peur.

" - Comment dormir avec un loup dans son lit ? " m'a t-elle dit.

Ici, c'est vraiment pas si mal, après tout, un vrai lupanar ! Chaque jour, j'avais le droit à ma petite gâterie par une ancienne toxico qui avait fracassé la tête de son banquier ayant eu la mauvaise idée de lui refuser un nouveau découvert. Elle était une des plus mignonnes de l'étage et surtout elle ne rechignait pas à la besogne. Alors, pour la remercier, je lui refilais en douce, les cachetons qu'assez rapidement j'avais cessé de prendre. Du coup, sa journée consistait à se sustenter, me sucer et dormir le reste du temps.

Ce petit manège a duré quelque temps. Jusqu'au jour où mon idéal féminin, le docteur Ducharme, a réapparu. Nos entretiens avaient lieu dans une salle où de grandes baies vitrées nous séparaient des gardiens. J'avais plutôt intérêt à me tenir peinard vu la taille des gorilles qui me surveillaient du coin de l'œil. Mais fidèle à mes intentions, je laissais filer cette heure, qui ne représentait toujours pas soixante minutes, sans dire un mot. Elle, toujours aussi belle, tournait autour de moi, cherchant de nouveau à comprendre ce qui m'empêchait de vivre comme la plupart de mes contemporains. Elle m'assurait que, d'après les tests, j'avais toutes les compétences pour vivre normalement. Que cet accès de violence n'était qu'un accident de parcours et qu'il fallait à présent penser à l'avenir !

-"A l'avenir, oui. Mais avec toi chérie" me suis-je dit dans ma petite tête".

Depuis le retour du docteur Ducharme dans ma vie, je négligeais tant soit peu ma pompeuse attitrée, et cela ne lui convenait pas. A dire vrai, ce n'est pas mon illustre phallus qui lui manquait, mais les cachetons que je lui refilais en douce. Du coup, le rythme de sa journée s'en trouvait modifié et elle devenait chiante : à l'unanimité. C'est pour ça que je l'ai balancée par la fenêtre. Du coup, grâce à moi, elle n'emmerdera plus personne et coûtera moins cher à l'hosto. Je m'étonnais moi-même de cette réflexion. Ne voilà t-il pas que je m'intéresse à mon prochain ? Serais-je sur le chemin de la guérison ? Oh ! docteur Ducharme, est-ce votre pouvoir qui agit ?

Ce n'était pas l'avis de tout le monde. Je me suis retrouvé ni une ni deux vêtu de la camisole et, hop ! en cellule ! Je vous passe les détails sur la raclée que m’ont administrée mes primates préférés. Comment séduire le docteur Ducharme à présent, avec la tête qu'ils m'ont fait. C'est vraiment pas gagné songeais-je en m'endormant.

Le lendemain, lorsque ma raison de vivre est venue pour notre entretien, elle a appris la nouvelle avec désolation. Elle a tout de même insisté pour que notre tête-à-tête ait lieu. Et ce fut le meilleur. J'étais tellement en bouillie, et elle voulait tellement me démontrer sa sympathie, qu'elle m'a fait manger à la becquée son sandwich, comme maman oiseau avec ses petits zoziaux. J'étais aux anges. Elle n'avait jamais été aussi près de moi. Son parfum rendait le plus puissant des poppers ridicules. Les gardiens, qui n'étaient pas insensibles aux charmes du docteur, en bavaient de jalousie. Je me demande encore si elle ne le faisait pas exprès. Histoire de me rendre service face à ces primates.

Pas de chance. Un appel téléphonique me l'a arrachée. Elle a promis de m'accorder plus de temps la prochaine fois. Qu'elle viendrait même avec une surprise. Etais-je sur la bonne voie ? En tous cas, ma petite séance avait tellement aiguisé les nerfs de mes gardiens que j'ai honte à le dire… ils m'ont baisé au sens premier du terme. Prétextant qu'ils n'avaient plus confiance en moi, ils m'ont fait prendre ma douche avec la camisole, juste dépouillé des vêtements du bas censés garantir la pudeur. J'ai eu beau hurler, je m'en suis pris plein le cul.

C'est pour ça que tout a basculé.

Je n'avais pas vraiment apprécié les élans affectueux de mes gardiens. La nuit même qui a succédé à ce que je qualifierais de "déclaration de guerre", je me suis chié dessus. Y-en avait partout. Ils leur a bien fallu m'ôter mes fringues, ainsi que la camisole.

Et là, j'ai pris un réel plaisir. J'ai laissé aller cet élan de colère, raison de ma présence en ces lieux. J'ai fait mouche du premier coup. En saisissant le support métallique de ma feuille de soin, celle qui est toujours apposée au pied du lit de tous les hôpitaux du monde, j'ai fendu le crâne du meneur de jeu. Celui qui avait lancé l'idée de me "mettre". Celui pour qui je ne méritais pas de vivre. Il n'est pas mort sur le coup. Il a pu constater de quelle façon son sang a maculé la blancheur du mur de ma chambre. Elle venait d'être repeinte, dommage ! Les deux autres étaient restés scotchés devant ce spectacle. L'un à côté de l'autre. Je n'avais qu'à ouvrir brusquement la porte de la salle de bain pour leur mettre en pleine gueule. C'est ce que j'ai fait. Ils étaient si bien placés que les deux se sont retrouvés le cul par terre, le pif en sang. Ils étaient presque drôles. Il ne me restait plus qu'à les achever. Mais, c'était sans compter ma première victime. Ce gros balourd hurlait si fort que la moitié de l'hôpital était en route vers ma chambre. C'est le moment que j'ai choisi pour faire un rapide bilan. Les chances d'obtenir les faveurs de celle qui faisait que j'avais encore une lueur d'espoir dans cette putain de vie étaient plus que faibles. Je me suis donc approché de la fenêtre et là, j'ai tiré ma révérence.

Je vous livre mes sentiments pendant le bref instant qui me sépare du sol. A bien y réfléchir, j'aurais dû moins me hâter à faire ce saut de l'ange. Le docteur Ducharme m'avait parlé d'une surprise. Peut-être bien que c'était elle, la surprise ? Peut-être bien que pour mon anniversaire elle se serait offerte à moi ? J'allais avoir dix-huit ans… demain.


Date de création : 06/07/2007 @ 08:49
Dernière modification : 03/09/2009 @ 22:14
Catégorie : Nouvelles
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