Nouvelles
Visites

 83966 visiteurs

 14 visiteurs en ligne

Contact
Ecrire à Pascal Salaün  Webmestre
Ajouter aux favoris  Favoris
Recommander ce site à un ami  Recommander
Version mobile   Version mobile
Rédacteur


Nombre de membres2 rédacteurs
Rédacteur en ligne : 0
Nouvelles - Maman...

C’était un peu comme ce que renvoie le miroir déformant d’une fête foraine. Plus le visage féminin devenait noir, plus le faciès masculin devenait rouge. Sous la strangulation, plus le sourire de la femme s’estompait comme un vieux souvenir, plus le rictus de l’homme profilait un juvénile plaisir.

Pourtant, le salon respirait le bien être et la quiétude ; cossu à souhait, nous étions dans le beau monde. La dame à l’aube de rendre l’âme n’est autre que la grande comédienne Carole Wagram. Le jeune homme sur le point de lui ôter la vie est, quant à lui, le fils d’une non moins célèbre actrice, Michèle Maréchal.

-  « Vous n’aurez, de votre néanmoins magnifique carrière, jamais été aussi talentueuse, aussi vraie. Je ne sais comment vous remercier de contribuer à mon œuvre. Maman serait si fière de moi, si elle voyait quelle distribution honore mon film. Mais, je me laisse aller… je mettrai du son sur ces bavardages puérils, ce sera magnifique croyez-moi, allez ma belle, ma douce, encore un effort… »

Il insuffla à ses doigts une pression supplémentaire. La langue sortit de la bouche de l’artiste comme un pantin de sa boîte; l’organe qui avait déclamé tant de beaux vers jadis, était à présent réduit au silence ad vitam eternam. Il fit glisser doucement ses mains de la gorge au bas-ventre de la tragédienne. Il s’enhardissait dans ses caresses, soulevait la belle étoffe et entrait en contact avec les parties intimes de ce corps sans vie. Sa respiration de plus en plus forte trahissait une jubilation bestiale. Son pantalon et son caleçon tombèrent sur ses chaussures; puis il pénétra sans apitoiement cette chair abandonnée. Il mordit jusqu’au sang son poing pour ne point hurler son bonheur, et la vision des gouttes vermeilles qui maculaient les cuisses blanches accentuait encore son excitation. Son corps ondulait sensuellement comme jamais il ne se le permettait, autrement que dans ces situations macabres. Il assaillait sa proie le plus lentement possible, repoussant la jouissance à l’extrême. Quand finalement tout ses sens s’unirent pour l’ultime jaillissement, il se raidit comme un madrier, s’arc-bouta au gré des spasmes incontrôlables et s’écroula sur sa victime dans cette petite mort qui suit l’acte d’amour, enfin, comme l'expriment si bien les poètes.

Avec un flegme sans faille, il se remit dans ses vêtements comme de ses émotions. Il se dirigea directement vers la caméra qui avait enregistré toute la scène et appuya sur le bouton rouge. L’appareil se mit hors tension. Il la désolidarisa du pied sur lequel elle était fixée. Le tout fut soigneusement rangé dans une mallette prévue à cet effet. Sur le point de quitter les lieux, il vint près de cette masse sans âme qu’il venait d’aimer et approcha sa bouche de l’oreille à jamais sourde.

- « Si vous voyez maman, dîtes-lui que j’ai bien changé depuis son départ. Dîtes-lui que grâce à elle, je sais comment ne plus avoir peur des femmes… Et puis, si vous n’êtes pas trop coquette, dîtes-lui également que nous avons joué ensemble une des plus belles scènes de votre répertoire et surtout combien, ô combien, nous nous y sommes aimés ».

Il huma ce corps inerte comme un animal et ne put s’empêcher, à la vue de son sang sur les froides cuisses pâles, d’y tremper son index qu’il porta ensuite à sa bouche. Sur ce, il sortit aussi discrètement qu’il était entré. Dans la rue, il ne ressemblait à rien dans son costume gris. Il était petit, malingre, la chevelure rebelle, sans charisme aucun. C’était d’ailleurs les paroles qu’employait à son endroit la personne qui le connaissait le mieux : sa défunte mère.

Il nous est impossible de choisir notre lieu de naissance et moins encore le milieu social de notre famille d’accueil. Lucien Maréchal naquit pourtant dans un univers des plus plébiscités, le milieu artistique. Dotée d’un physique et d’une grâce singulière, sa mère était de toutes les grandes affiches théâtrales et cinématographiques. Elle était également de toutes les réceptions mondaines, parfois même - sacre suprême -, données en son honneur. Son talent fut récompensé maintes fois par les prix les plus prestigieux de la profession. Elle était une star.

Le père de Lucien est plus difficile à décrire. Alors qu’elle était débutante et qu’elle cherchait à montrer sont talent, un directeur de théâtre sans scrupule et ô combien commun obtint violemment ses faveurs. Elle en fut grosse pour l’unique fois de sa vie.

Après avoir dissimulé sa grossesse - le père n’en sut jamais rien - elle partit accoucher en Angleterre sous un nom d’emprunt. Ses mœurs, sa conscience lui interdisaient d’attenter aux jours du nourrisson.

Alors, comment aimer cet être non désiré ? Comment poursuivre une carrière artistique avec ce rejeton dans les pattes ?

En le repoussant, sans arrêt ! Peut-être eut-il été préférable pour tout le monde de l’abandonner à son sort dans une famille adoptive qui aurait pu alors connaître le bonheur d’avoir un enfant et ainsi faire celui de Lucien. Mais c’était sans compter cette peur qui lui tiraillait les entrailles. Cette superstition qui aurait pu s’abattre sur elle si elle manquait à ses devoirs de mère. Elle prit cela comme une épreuve qu’il fallait surmonter, afin d’arriver au sommet tant convoité. Il ne faisait donc pas partie de sa vie, mais de ses bagages.

Lorsqu’on découvrit ce nouveau-né dans sa loge, elle s’empressa de couper court à toutes félicitations et inventa une toute autre histoire :

- « Non, non, cet enfant n’est pas mon fils, mais celui de ma sœur qui s’est tuée en Australie avec son mari dans un horrible accident, laissant ce petit orphelin seul au monde. Que voulez-vous, je n’ai pas pu résister. Qu’auriez-vous fait à ma place… ? »

Son cachet fut doublé. La presse s’empara de l'information et la toute jeune actrice fut auréolée par sa bonté. Le théâtre dans lequel elle jouait une pièce moyenne, fit salle comble quasiment du jour au lendemain. Elle était belle et jeune, talentueuse et capable d’offrir de sa personne ; il n’en faut pas plus pour entrer dans le cœur des gens.

Le rôle qui la consacra fut à s’y méprendre bien proche de cette affabulation qu’elle avait créée de toute pièce. Elle eut l’humilité de ne point demander de droits d’auteur, mais combien de fois elle y songea. Elle arrachait les larmes par son talent indéniable, par cette histoire à vous fendre le cœur, et le public fut conquis. Le petit Lucien avait à peine deux ans quand sa maman reçut de ses pairs le trophée la consacrant meilleur espoir féminin.


Lui, avait l’interdiction totale de la nommer "maman", ce fut le sobriquet de « Macha » qui fut choisi ; en référence à l’héroïne de Tchekhov. Ainsi, quelques années plus tard, Lucien entreprit de faire un dessin pour fêter l’anniversaire de sa « Macha ». Il offrit son cadeau à une heure avancée de la nuit, une fois qu’il lui était permis d’approcher cette femme merveilleuse sans la compromettre. Elle était assise à sa coiffeuse, elle prit la feuille pliée en deux et l’ouvrit. Les traits de crayon maladroits représentaient deux personnes, une grande et une plus petite, une inscription encore plus gauche disait : Lucien et maman. Il reçut sa première gifle.


La jeune fille au pair qui s’occupait de l’enfant fut réveillée par ses sanglots. Elle se leva et se renseigna auprès du petit afin de connaître la cause de son chagrin. Elle crut à un malentendu et entreprit de réconcilier Lucien et la comédienne avant de le coucher. Elle fut renvoyée sur le champ. Accusée d’avoir prédisposé l’enfant à cet enfantillage funeste. Elle ne pouvait être la mère de cet enfant puisqu’il était celui de sa sœur morte atrocement  jeune.

- « Pourquoi prenez-vous plaisir à remuer le couteau dans la plaie ? N’êtes-vous pas payée pour pallier ces débordements ? Croyez-vous qu’ainsi vous faîtes son éducation et son bonheur ?».

Quel talent ! Quelle tragédienne ! La jeune fille quitta la place, les yeux pleins de larmes. Le gamin complètement perdu et sensible à cette éviction redoubla ses gémissements. Mal lui en prit. Il reçut sa première raclée.

Depuis ce jour, la croissance de l’enfant fut problématique. Maux de tête et maux de ventre ne cessèrent de l’accabler au fil des ans. L’actrice de plus en plus célèbre ne reculait devant aucune dépense et faisait défiler les meilleurs médecins dans le seul but de faire taire les jérémiades de cette plaie vivante. Tous, sans s'être concertés, pronostiquaient un mal être psychique qu’ils n’étaient pas en mesure de soigner. Dans la quinzième année de Lucien, un généraliste devenu un habitué des lieux s’aventura…

- « C’est d’un psychiatre, madame Maréchal, dont a besoin votre neveu. Je peux si vous le souhaitez vous donner deux ou trois noms, mais je suis sûr que vous devez connaître personnellement les meilleurs.

-
Effectivement, j’en connais d’illustres, tout comme vous d’ailleurs, cher ami, vous l’êtes dans votre domaine. Je vous remercie d’avoir bien voulu vous donner la peine de passer toutes ces fois au chevet de mon neveu. Lucien dit au revoir au docteur…
- Au… au revoir, doc… docteur ».

Le généraliste sortit de l’élégant appartement du seizième arrondissement avec le pressentiment qu’il n’y remettrait plus les pieds. Michèle Maréchal se dirigea vers le bar du salon et se servit un grand verre d’alcool, alors que Lucien s’apprêtait à regagner sa chambre.

- « Attends un peu, toi ! Elle se dirigea vers lui et lui administra une gifle magistrale. Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais prendre le risque qu’un psychiatre - qui va me coûter les yeux de la tête - remonte la filière et découvre le pot aux roses ? Je n’en ai rien à faire, moi, que tu souffres. Le fait que tu sois débile ou malheureux, ne m’intéresse pas. Je suis déjà bien gentille de te nourrir et de t’offrir un toit et quel toit n’est-ce pas ? Et c’est comme ça que tu me remercies ?

-
Je… je…
- Tu n’as vraiment rien pour toi mon pauvre. Avec ta gueule, j’aurais pu faire de toi un assassin, ce ne sont pas les rôles d’ordures qui manquent dans le répertoire, mais même ça tu n’es pas fichu de le faire. Tu begayes sans cesse, tu n’es même pas capable d’aligner deux phrases sans bafouiller, tu m’exaspères, tu m’entends, tu m’exaspères ! ».

Etait-ce le mélange de drogue et d’alcool auquel elle s’était accoutumée qui la poussa à cette extrémité ? Quoiqu’il en soit, c’est avec une rage encore jamais atteinte jusqu’à ce jour, qu’elle roua de coups le petit Lucien qui ne dut son salut qu’à l’arrêt cardiaque qui foudroya sa tortionnaire de mère. Elle avait tout juste trente-huit ans et son fils pour la première fois prononça le mot « maman » sans recevoir une paire de gifles. Il en fut si surpris qu’il le répéta pendant de longues minutes : « Maman… maman… maman… maman… maman… » Il n’avait jamais eu l’autorisation non plus de la toucher, de lui caresser les cheveux et encore moins de l’embrasser. L’inertie toute récente de cette boule de nerfs encore chaude lui offrit cette possibilité. Il apposa bêtement ses mains une à une sur tout le corps, prenant bien soin d’observer à chaque apposition la réaction du visage, plus précisément les yeux de la défunte et de constater la docilité totale.


Il avait toujours vécu caché dans l’ombre de cette femme et aucune autre n’était entrée dans ce périmètre depuis le licenciement abrupt de cette jeune fille au pair. Ensuite, ce ne fut que des hommes qui tentèrent dans un premier temps de lui enseigner les notions rudimentaires de français et de mathématique. La plupart étaient choisis en fonction de leur physique et non de leurs aptitudes pédagogiques. Ils étaient remerciés dès que la maîtresse des lieux en était rassasiée. Lucien retombait alors brusquement dans sa solitude avant de se voir affublé d’un nouveau professeur de fortune.

De la sexualité, il ne savait pas grand-chose, si ce n’est les conclusions qu’il avait tirées des multiples gémissements qu’avait poussés cette femme étendue devant lui. Il savait très bien quelle partie de son anatomie était vouée à cette chose interdite et combien elle était source de représailles et de coups. Il se souvenait parfaitement de cette journée où il avait découvert l’érection alors qu’il prenait une douche. Il s’attardait, ce jour là, plus que d’habitude sur ce membre qui lui procurait un plaisir nouveau. C’est le moment qu’elle choisit pour faire irruption dans la salle de bains et découvrir la scène. Elle s’emporta et l’extirpa de la cabine en l’injuriant de la pire façon. Il oublia nombres de ses insultes sauf celles faisant allusions à ce père obscène dont il était sans aucun doute le digne fils.


Bien sur, comme tous les gamins, il eut de nombreuses occasions de se satisfaire en solitaire, mais de ce jour, cette femme comme toutes les femmes lui inspirèrent une peur panique.

Il n’en revenait pas. Malgré toutes ses caresses, « Macha » se laissait faire. Son sang, lui, bouillonnait et bourdonnait dans ses tempes, son rythme cardiaque battait la chamade lui coupant le souffle; il était atteint d’une irrésistible envie : lui ôter tous ses vêtements et ainsi découvrir sa nudité. Il prit tout son temps pour le faire, épiant continuellement la moindre réaction fût-elle infime. La chose faite, il considéra un long moment sans bouger cet objet de désir. Ses yeux se mirent à s’embuer, du revers de la main, il chercha rapidement à ne pas perdre de vue cet admirable spectacle, mais les larmes surgirent en abondance et prirent le dessus. Il s’approcha d’elle doucement et la serra dans ses bras d’adolescent comprenant seulement l’irréversibilité des derniers évènements.

L’enterrement de Michèle Maréchal fut prestigieux. Les couvertures des magazines s’en donnèrent à cœur joie, tous pleurèrent la jeune femme au destin tragique et magnifique à la fois. Mourir jeune, pour un acteur ou une actrice, est du meilleur effet pour atteindre à la postérité. Jamais, les photos ne vous montreront le visage flétri par les années, et si votre entourage vous aimait vraiment, aucune vilénie ne sera dévoilée après votre mort. C’est ainsi que Michèle Maréchal est décédée d’une crise cardiaque, sans autres commentaires. Lucien, lui, fut conduit dans un établissement psychiatrique où il fut tenté de lui faire oublier le traumatisme qu’il avait vécu en assistant à la mort de sa bonne et généreuse « Macha ». Une somme assez considérable fut versée à l’organisme médical afin qu’aucun journaliste ne puisse approcher l’enfant. Toutefois, il était convenu que son séjour en ces murs n’excéderait pas trois années, ce qui le mènerait à sa majorité.

Il fut d’une gentillesse exemplaire et ne présenta aucun trouble psychique, si ce n’est une soif inextinguible de se cultiver.


« On ne l’entendait pour ainsi dire jamais. Il a consacré la plus grande partie de son temps à étudier. Une somme faramineuse a été dépensée dans des livres ayant pour thème le théâtre et le cinéma. Evidemment, sa tante était présente dans certains, voir dans de nombreux ouvrages. Ses réactions nous ont contraint à supprimer toutes les photos la représentant avant de les lui donner. Dans un premier temps, il apposait ses mains sur ces clichés comme pour la caresser, puis ces caresses faisaient place à de brutales détériorations des photographies. Nous avons analysé ses comportements comme un refus d’avoir été séparé de cet être cher. C’est de toutes façons pour un gamin de son âge une réaction on ne peut plus normale. Il était assez simpliste de comprendre que sa tante était très proche de lui.

Non, vraiment, si son séjour n’avait pas été payé d’avance, et permettez-moi l’expression, assez grassement, cet enfant aurait pu sortir très rapidement. Notre tâche fut plutôt d’éviter qu’il soit en contact avec les autres. Comprenez… avec d’autres patients, plus… plus atteints, si vous voyez ce que je veux dire ? Enfin, pour synthétiser ma pensée et en finir sur le séjour de Lucien dans notre établissement ces trois années, permettez-moi à nouveau une expression toute personnelle : monsieur Maréchal a été un visiteur d’une discrétion exemplaire ».

- « …d’une discrétion exemplaire » nous dit le professeur Barbier à la sortie de Lucien Maréchal qui répondait aux journalistes toujours avides de sensationnel.

Mais n’avait-il pas appris depuis son plus jeune âge à passer le plus inaperçu possible, sous peine de sévices corporels. De cela, les journalistes n’en savaient rien; les psychiatres non plus. Non pas que cela ne les eût intéressés, bien au contraire serais-je tené de dire.

Ces trois années passèrent donc à la vitesse de l’éclair. Toutefois, c’est en cette période d’internement qu’il enfanta son rêve de tourner un film, un film pas comme les autres, son film.

Financièrement, il fut assez surpris d’être l’unique héritier de la fortune de « Macha ». Les dernières paroles et autres scènes violentes de cette « grande actrice » résonnaient en lui profondément et, malgré les éloges que lui déversait l’agent artistique sur la soi-disant « bonne âme » qui avait toujours tout fait pour qu’il ne manquât de rien, il avait sa propre version des choses. Surtout, bienfaits de l’isolement et du ressassement, il savait très bien qui était qui.

Cerise sur le gâteau, le voici propriétaire de l’appartement associé à ses malheureux souvenirs. Un soir, deux ou trois mois après avoir pris possession de ce logement, le téléphone qui était resté muet toute cette période, émit sa sonnerie caractéristique. Lucien en eut presque peur, occupé comme il l’était à manipuler sa caméra qu’il chérissait comme la prunelle de ses yeux.

-
« Oui ? »
- « Lucien ? Tu es Lucien Maréchal ? » lança la voix féminine dans le combiné.
- « Oui, c’est moi Lucien, et vous qui êtes-vous ? »
- « Je ne pense pas que tu te souviennes de moi. Je suis Catherine Dorval, j’étais une très bonne amie de ta tante. Moi, je me souviens très bien de toi. Tu avais souvent des bleus quand tu étais plus jeune, tu étais très intrépide me disait ta tante. T’es-tu calmé ou es-tu toujours aussi casse-cou ? J’aimerais beaucoup te voir, tu dois avoir changé. Tu dois être, j’en suis sûre, un beau garçon, peut-être pourrais-je t’aider… ? Qu’en penses-tu, avait-elle lancé en respirant à peine.

-
Je… oui… Je ne voudrais pas… 
- Ecoute, je vois que tu es toujours aussi timide. Eh bien, c’est moi qui vais passer te voir, nous sommes mardi, disons vendredi soir. J’ai une projection à 20 heures, mais je m’éclipserai ensuite, à la longue leurs pince-fesses me fatiguent. Disons 23 heures, je serais si heureuse de pouvoir faire quelque chose pour toi. Si heureuse de poursuivre l’œuvre de ta tante… Allez, je t’embrasse et à vendredi, Lucien».

La tonalité monotone remplaça l’afflux de paroles qui venait d’être déversé. Lucien demeura immobile, le combiné à la main, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer. Puis, une pensée le fit réagir ; il raccrocha, se redressa en parlant à voix haute « A vendredi, oui, à vendredi ». Il se dirigea vers le mur recouvert de tous ces livres qu’il avait acquis ces dernières années. Il posa son index sur la tranche du premier livre de la seconde rangée, puis le promena jusqu’à trouver celui qui l’intéressait. Il parcourut l’ouvrage et trouva ce qu’il cherchait. Une photo de Catherine Dorval. Il resta immobile de longues heures, comme ça, devant ce portrait. Puis lorsque l’obscurité fut totale, il se leva pour éclairer la pièce. Il prit dans un tiroir du bureau un grand cahier qu’il posa près du livre dans lequel il substitua la photo de sa future invitée.

Il repoussa le livre et ouvrit délicatement le cahier dans lequel d’autres photos d’actrices étaient collées. Il semblait embêté et pendant de longues heures encore, il tourna, retourna les pages, comme si aucune place ne pouvait être attribuée à ce nouveau cliché qu’il souhaitait pourtant y insérer. La colère le prit et il déchira l’une des pages avec une violence qu’il avait en vain cherché à contenir. Il froissa la feuille et la jeta dans la corbeille avec ces mots : « Je suis désolé, vous ne faîtes plus partie de mon film. C’est madame Dorval qui aura le rôle ».

Il était d’un calme olympien ce vendredi-là. Tout était en place. La caméra dans un coin du salon regardait de son œil froid la méridienne où il allait prier de s’asseoir sa convive. Il passa la journée à calculer l’éclairage, en ouvrant plus ou moins les lourds rideaux de velours framboise, puis réfléchit que tout cela ne servirait à rien puisqu’il ferait nuit. Il sourit de son impatience. Il installa deux projecteurs sur lesquels il plaça une gélatine de couleur ocre. L’ensemble commençait à ressembler à un studio de tournage, ce qui l'encourageait à braver sa peur.

Il sursauta quand l’interphone retentit. Il n’eut même pas le courage de parler, il enclencha spontanément l’ouverture de la porte de l’immeuble. Tout lui échappait, son cœur était à la limite de la tachycardie et sa bouche desséchée. Il se précipita vers la cuisine remplir un grand verre d’eau qu’il lâchat de panique au coup de sonnette. Il ne savait quoi faire, ramasser, ouvrir, tout annuler ; nouveau coup de sonnette, il ouvrit.

Catherine Dorval est ce qu’on appelle une belle femme. Une très jolie femme d’une quarantaine d’années. Elle portait la toilette à merveille. Et comme elle venait tout droit d’une soirée de gala, elle était ce soir-là particulièrement resplendissante. Toutefois, elle paraissait angoissée. Elle ôta son manteau et s’assit sur la méridienne que lui désignait Lucien. Il lui proposa du champagne, elle acquiesça sans vraiment réfléchir.

Très vite, elle le rejoignit dans la cuisine où il s’afférait à mettre des glaçons dans le seau prévu à cet effet.

-
« Ne t’embête pas trop mon grand, j’accepte volontiers de boire une coupe, mais ne fais pas trop de chichi, je n’ai pas trop le cœur à ça. Je dois t’avouer que je suis venue ici pour une raison bien précise. Ne le prends pas mal, mais je suis terrorisée. Trois de mes amies… c’est affreux, je ne sais pas comment te le dire, toi qui as déjà tant souffert, mais… vois-tu nous formions avec ta tante et quelques autres comédiennes un groupe d’amies très proches… En ce qui concerne ta tante, tu le sais, il s’agissait d’un accident, d’un malheureux accident, certes, mais un accident tout de même. Je ne sais comment aborder les choses, mais… j’ai pensé qu’ici, peut-être, « Macha » aurait pu laisser quelque chose… La police est tellement lente…

-
Vous voudriez savoir quoi exactement, vos amies sont mortes, c’est ça ?
- Oh, mon Dieu, oui ! Elles ont été étranglées et…
- Et ?
- Abusées ! Le meurtrier a œuvré de la même façon pour les trois, ils les a étranglées et violées ensuite, mais pourquoi, pourquoi, pourquoi ? »

Ils s’étaient assis l’un et l’autre à leur place respective, elle face à la caméra, lui de dos. Elle avait plongé son visage dans ses mains à l’évocation des crimes atroces. Lui, était allé appuyer sur le bouton rouge de la caméra. Il s’installa près d’elle.

-
«Vous cherchez une piste pour débusquer cet homme et pour cela vous venez ici. Vous êtes…
- Je me suis dit que cela devait être quelqu’un que nous avons connu toutes les trois et peut-être va t-on savoir… peut-être l’aurions-nous humilié. Je te confesse que nous avons été en un certain temps un peu sévères avec les hommes. Mais de là à… Bref, je n’ai aucun document, aucune photo, ta tante, elle, conservait tout… peut-être est-il sur l’une d’elles ou apparaît-il dans un journal intime, je ne sais. J’ai si peur…

-
Moi aussi…
- Crois-tu que tu pourrais trouver cela pour moi ?
- …Moi aussi, j’ai très peur. Les femmes sont si…
- Je t’en serais éternellement reconnaissante, tu veux bien m’aider ?
- Vous ne m’écoutez pas.
- Je n’ai pas vraiment le temps, je suis passée en coup de vent pour te demander ce service, me le rendras-tu, c’est une question de vie ou de mort ?
- Si vous… Si vous m’embrassez, je veux bien.
- Pardon !
- Aucune femme ne s’intéresse à moi. Et puis, j’en ai si peur, alors peut-être que vous, maintenant que vous êtes là, vous pourriez… ?
- Ecoute, j’ai suffisamment de soucis en ce moment pour jouer les initiatrices. Je te demande un service des plus sérieux, en échange, je pourrais te présenter à quelques personnes d’influence, tu aimes le cinéma si j’en crois le décor de la pièce. Ecoute petit, je sais que tu as subi un terrible choc à la mort de ta tante et que tu n’as pas eu de maman, mais si je peux… »

Il s’approchait de plus en plus, la contraignant à s’incliner sur le dossier du canapé, une fois coincée contre celui-ci, elle n’eut d’autre choix que de céder ou de se défendre, elle le gifla.

Il cessa son avance et afficha une sorte de sourire bêta.

- « Excuse-moi, mais tu l’as bien cherché. Je ne sais pas ce que tu avais en tête mais… que fais-tu, Lucien, non, je t’en prie ne fais pas l’idiot… ».

Il venait de se jeter sur elle les mains en avant. Il savait très précisément où placer ses doigts pour causer le maximum de douleur et ainsi empêcher la moindre rébellion.

Les teintes du visage de la belle Catherine oscillaient du rouge pâle au gris clair. Selon la force émise sur le gosier, les yeux se convulsaient différemment. Lucien prenait un plaisir évident à varier la pression et à observer les variantes qui en résultaient sur le visage de l’actrice.

-
«Qui est le maître à présent ? Qui a le pouvoir sur ta vie, sur ta mort ? Que peuvent les femmes pour toi en ce moment, hein, peux-tu me le dire ?
- Aaaah ! Je t’en supplie, je ferai… ce que tu me demandes, mais ne me tue pas, je t’en supplie…
- Si ce n’est pas beau ça, me faire supplier deux fois dans la même phrase par une femme de votre classe. Non, ma belle, c’en est fini pour toi, je veux juste prendre mon temps, car comme tu l’as si bien remarqué, nous sommes dans un décor, celui de mon film. Celui qui rachète vos fautes. Je tourne en ce moment même votre plus belle prestation chère amie; comme je l’ai fait pour la belle Maurois, la sensuelle Monceau et la truculente Wagram. J’aurai tant souhaité que vous soyez consentante et, en même temps, je ne suis pas sûr que cela eu suffit à m’exciter convenablement. Vous n’êtes qu’hautaine, haineuse de tout ce qui ne se courbe pas devant vous, il n’y a que lorsque vous quittez votre corps magnifique de votre mauvaise conscience que… ».

Elle tenta un dégagement qu’il contrecarra d’une petite contraction de ses doigts. Il parvenait en maîtrisant la pression à faire sortir légèrement ou plus franchement la langue de la bouche, celle-ci semblait de la sorte lui demander le baiser qu’elle avait refusé précédemment. Il tenait sa vie entre ses mains, et prenait un plaisir inouï à l’emmener à l’orée de la mort et à la ramener avec juste ce qu’il faut d’oxygène pour repousser un temps le trépas. Un peu comme le chat le fait avec une souris.

Il fut déçu de constater qu’elle n’avait pas eu la force de résister longtemps à ce petit jeu. Elle avait rendu l’âme sans qu’il ait décidé de l’instant. Cela le contraria. Il se dégagea et partit d’un pas hargneux vérifier le bon fonctionnement de la caméra. A travers l’œilleton, il fut satisfait de ce qu’il vit et se calma instantanément. Il restait encore quelques satisfactions à obtenir de cette enveloppe de chair. Il allait pouvoir caresser à plaisir ce corps obéissant, et il n’allait pas s’en priver. Il fut au comble de la joie en découvrant ses sous-vêtements d’une finesse exquise. Elle était encore à ses yeux plus belle morte que vivante. Cela était peut-être dû au fait qu’elle semblait plus détendue qu’à son arrivée. Il sentit l’ardeur rapidement monter en lui, il voulait la posséder, maintenant, et fit choir son pantalon et son caleçon sur ses chaussures. La chose lui parut plus laborieuse qu’avec ses précédentes partenaires, comme si ce corps refusait d’être souillé. La vision des hanches magnifiquement ornées d’un porte-jarretelles des plus raffiné, la sensation agréable des bas nylon sous ses mains propulsèrent son rythme cardiaque à une cadence audacieuse. Il lui fallait respirer profondément pour ne pas succomber à tant d’adrénaline. C’était cette délicate situation cardiaque que le professeur Barbier avait tenté d’expliquer aux journalistes sans pour autant entrer dans les détails. Cette problématique avait déjà failli avoir raison de la vie de Lucien qui s’avérait avoir un cœur aussi fragile que celui de sa mère. A la longue et sur les conseils des médecins, il avait appris à se calmer de ses émotions violentes sans médicament. Il lui fallait dans ces cas là prendre tout son temps, et surtout inspirer - expirer profondément, et cela passait. Mais là, la violence émotionnelle était due au plaisir qu’il allait prendre. Il recula lentement son bassin, comme on arme le chien d’un revolver, les mains bien calées dans le creux de sa taille, il préparait son entrée. D’un coup brutal, il déchira les entrailles de son trophée.

De cette explosion, la victime revint à la vie, aspirant d’un bruit d’outre tombe l’oxygène qui lui manquait. D’un violent sursaut, elle releva son buste jusqu’à se trouver nez à nez avec son violeur.

Ce dernier pâlit comme un linge devant ce visage terrifiant à la bouche béante, il ne put prononcer qu’un seul mot avant de mourir de peur : « Maman ! ».


Date de création : 05/07/2007 @ 23:34
Dernière modification : 17/07/2009 @ 16:28
Catégorie : Nouvelles
Page lue 1650 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page

 
Réactions à cet article


Réaction n°1 

par sandrine le 24/06/2011 @ 17:54

Plus je relis ce texte , plus je le trouve puissant, précis , la mise en scène est fulgurante . Et le portrait psychique du personnage est infaillible . Vraiment , Poq , si je devais citer LA nouvelle qui m'a marquée dans ma carière de lectrice, c'est celle-ci .