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Réconciliation (Nouvelles)

J’avais à peine franchi le seuil du domicile que...

A vrai dire, je n’avais même pas posé un pied dans la dite demeure que me sont parvenus les gémissements horribles de deux personnes qui s’aimaient. L’une d’entre elles était ma femme.
J’étais si imbibé d’alcool que, ne parvenant pas à ouvrir la porte d’entrée, j’ai profité de l’entrebâillement de la fenêtre de la cuisine pour pénétrer dans le pavillon. Les mains gantées pour écarter de mon chemin ces maudits rosiers, qui, au passage, avaient subrepticement poussé, je mis toutefois un certain temps à gravir, ce que j’aurais gravi en une poignée de secondes en temps normal, c'est-à-dire, le mètre trente de béton séparant le sol de la fameuse fenêtre.
 
Je ne peux vous traduire la douleur que je ressentais au plus profond de moi. J’avais si mal que j’en ai presque dégrisé instantanément. Presque. Un mélange de ricanements bêtes et de soupirs mielleux me brûlait les oreilles à me taper la tête contre les murs. J’aurais voulu hurler, mais d’autres pensées assaillaient mon cerveau. Des images de corps dénudés. Des parcelles du corps aimé. Des images gravées en moi, enregistrées lors des ébats conjugaux.
A califourchon sur le chambranle de la fenêtre, j’oscillais entre l’idée de repartir d’où je venais, c’est-à-dire le bar le plus proche ou entrer, les surprendre, et assister à la triste trahison de mon épouse.
J’optai pour la seconde.
Le plus délicatement possible, j’ai posé les pieds sur le sol. Mon équilibre était tout relatif et mes sens incapables de venir à la rescousse. Je me suis stabilisé en posant une main contre le mur à la recherche d’une tranquillisante respiration. Une impression sordide que tout avait été déplacé pour m’empêcher de punir les coupables exacerbait ma haine.
Pourquoi toutes ces modifications ? S’imaginait-elle que j’allais quitter les lieux sans rien faire ? Pensait-elle franchement que cette petite mesquinerie de changement de serrure, car il n’y avait maintenant aucun doute, elle avait fait changer la serrure de la porte d’entrée, allait me faire tourner les talons. Ma pauvre chérie, je t’accorde que j’ai toujours été un mari gentil, mais c’est parce que je pensais naïvement que tu m’aimais. A présent que ta vraie nature est dévoilée, je laisse monter à la surface mes pulsions meurtrières. Tu ne le sais pas encore, mais je vais te tuer, toi d'abord, puis ton amant. J’imagine de surcroît qu’il doit être mon meilleur ami, car comment aurais-tu rencontré un homme alors que nos vies filent à deux cents à l’heure. Ce ne peut être qu’un proche.
 
A tâtons, je progresse dans cette maison désormais souillée. L’alcool semble anesthésier mon supplice. Je me surprends à trouver la force de concevoir un crime. « Passionnel » plaidera mon avocat. La maligne, elle a changé le coffre de place. Je ne le recherche pas. Je perdrais trop de temps et je dois profiter de votre fusion corporelle pour résoudre le problème d’un seul coup, d’un seul. Qu’à cela ne tienne, puisque le hasard m’a poussé devant la cheminée, le tison fera l’affaire. Je n’aurai qu’à fracasser vos têtes et vos membres avec des coups vengeurs.
 
Comme il m’est simple de penser de la sorte. Comme il m’est simple de concevoir de te faire mal, très mal. S’est envolé en une fraction de seconde tout mon amour pour toi . Et Dieu sait comme je t’aimais. C’est pour ça que j’ai bu. Je ne savais comment te dire ce que j’avais à te dire. Les choses ne sont jamais telles que nous les projetons, la preuve en est.
 
La barre de métal dans ma main droite gantée, je me dirige vers les râles de plus en plus évocateurs du seuil de la prochaine jouissance. Le mordillement chronique de l’intérieur de mes joues inonde ma bouche de sang. J’aime le goût subtile du mélange sanguin au relants de Bourbon. L’obscurité est totale. Encore un changement à ajouter à la liste des soudaines transformations. Avec moi, tu aimes que l’on se voie. Là, tu besognes aveuglément. Nous avons à cet instant précis tous les trois ce point commun.
 
Je discerne votre odeur. Je ne te perçois pas comme d’habitude. Sa sueur doit altérer ton essence divine. Quelle trahison ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi, m’avoir encore dit je t’aime il y a peine trois heures alors que je te disais que je rentrerais tard, que j’avais besoin de réfléchir suite à notre conversation d’hier. Pourquoi m’avoir dit que tu m’attendrais sans dîner afin de le faire avec moi. Crois-tu sincèrement que je t’aurais moins aimée si tu m’étais moins dévouée ? Pourquoi me provoquer de la sorte, tu savais très bien que je finirais par rentrer et te dire enfin ce que j’ai sur le cœur. Non, il a fallu que tu lui cèdes à lui. Lui qui devait te reluquer dès que j’avais le dos tourné. Il a savamment bien calculé son coup, je n’ai jamais rien vu, jamais rien soupçonné, quel con !
 
Avec une précision d’horloger suisse, j’ai poussé sans bruit la porte. Le froissement des draps traduisait combien votre danse amoureuse vous exaltait. J’ai cherché inconsciemment à reconnaître tes plaintes érotiques, en vain. Je ne sais comment vous êtes parvenus à obtenir cette obscurité totale qui m’a manquée bien des matins le week-end quand j’avais souhaité prolonger la nuit. Il servira toutefois à ce que je ne voie pas ton visage contre son corps où pire contre son sexe. Il servira toutefois à ce que je ne voie pas ton visage souffrir sous les coups que je vais t’asséner.
Je suis à une longueur de bras meurtriers de vos corps. Vous êtes tant à votre affaire que vous ne percevez même pas les bruyants battements de cœur qui me soulèvent la poitrine et me fracassent les tempes au point qu’il me faut sans attendre plus longtemps lever l’arme et l’abattre sur vous. Ah ! Oui ! Cela fait du bien de frapper. Il s’en est fallu de peu que ce soit moi qui me répande au pied du lit.
D’un rythme saccadé, je vous ai détruits. Vous avez à peine gémi. Scrupuleusement, dans un premier temps, j’ai porté mes coups sur ce qui devait être vos crânes, mais dans l'obscurité, je me suis fié aux craquements. Différents, selon les parties de votre anatomie touchée. J’exultais de plaisir d'intérompre votre accouplement. Puis, comme vous, j’ai cessé tout mouvement. J’avais réussi. Vos carcasses n’émettaient plus un son. L’adultère était fini.
 J’ai lâché le tison et de cette main libre j’ai touché vos corps ; une matière flasque et visqueuse. Je me suis retenu de toutes mes forces pour ne pas régurgiter sur vos dépouilles. J’ai détallé de ce chambre morbide où tant de fois nous avions fait l’amour. J’ai couru dans cette cité pavillonnaire où nous avions coulé d'heureux jours . 
Je courais. Je courais comme un déterré et plus je courais plus les images du bonheur défilaient sur l’écran de mes souvenirs. Je fus même surpris de sourire au souvenir de ces premiers jours quand nous ne retrouvions pas notre nouvelle demeure parmi les maisons qui toutes se ressemblaient.
 Qu’ai-je fait ? J’ai stoppé ma course. Essoufflé, complètement dégrisé cette fois. Je laisse l’air frais de la nuit me cingler le visage et me ramener brutalement à la réalité. Qu’ai-je fait ? Il est impossible que je parte loin de toi. Je ne peux vivre sans toi, c’est un fait, mais je ne peux mourir loin de toi, non plus. 
Je vais revenir sur mes pas. Je trouverai ce maudit coffre et le fusil à l’intérieur. Je m’en saisirai et près de toi, j’ouvrirai le feu. J’avalerai la foudre. Que m’importe à présent que les voisins soient réveillés en pleine nuit. Ce sera la seule et unique fois que cela se produira. Nous qui sommes les voisins sans histoire.
 
Je rebrousse chemin. La maison est là devant moi. Je suis surpris de voir de la lumière dans le séjour. Peut-être l’ai-je allumée avant de partir pour faciliter ma fuite ? J’avais trouvé les clef sur la porte, à l’intérieur. Il me semble, pourtant, ne pas l’avoir rabattue derrière moi, la porte. Elle est à présent fermée. Je tente l'entrée avec ma clef et entend le mécanisme se déverrouiller. Hébété je pousse la porte. L’intérieur irradie de mille feux et tu apparais dans l’embrasure de la cuisine. Tu portes la chemise de nuit que je préfère. Tu affiches un sourire à damner un saint. Je ne peux faire un pas tant tout cela me paraît irréel. Je voudrais me pincer fortement mais tes lèvres ont brûlé les miennes comme à leur habitude, preuve que je ne rêvais pas.
Tu me reproche d’avoir abîmé mes gants constatant qu’ils sont griffés et tâchés. Tu veux savoir ce que j’ai pu faire pour les mettre dans cet état. J’étais sur le point de te dévoiler la chose horrible qui s’était passée lorsqu’un mince filet de sang s’est échappé de ma bouche. Je me suis essuyé instinctivement avec le revers de mes gants. Tu as effacé en un clin d’œil tes sourcils courroucés et tu n’as plus cherché à savoir quoi que ce soit. Peut-être pour nous éviter de nous disputer comme hier soir. Tu t’es empressée, alors, de me soigner. Seul, j’ai enfoui les gants dans mes poches et retiré mon pardessus. J’ai les bras endoloris de tant de coups que j’ai portés sur... ?
 A ton retour, tu as constaté ma grande fatigue et tu m’as invité à prendre une douche. J’ai acquiescé. Tu m’as rejoint. Nous avons fait l’amour ce soir là avec fougue. Seulement auparavant, j’ai pris soin de descendre fermer la porte ainsi que toutes les fenêtres du pavillon.