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Nouvelles - Qui l'eût cru...?

C'est indéniablement Shakespeare qui a raison, le monde est un vaste théâtre où il fait bon se promener. Et le conseiller bancaire qui est face à moi est le clown le plus ridicule qu'il m'ait été permis de rencontrer. Dépourvu de capital sympathie, il en est pathétique d'incompréhension. "Mon prochain roman est celui qui va révolutionner le milieu littéraire" m'évertuais-je à lui faire entendre. "Laissez-moi un peu de temps, le livre en est à sa troisième semaine et mon éditeur se dit satisfait de l’évolution ! Vous ne prenez aucun risque en attendant que je me refasse" Mais non, rien à faire, il me demande, sans tergiverser, comment rapidement, j’ai l'intention de régler ce petit "découvert" qui fait tâche dans le listing de ses clients. Pauvre trou-du-cul qui n'entend rien à l'art et qui, j'en suis sûr, sort sa petite copine le dimanche après-midi en jouant les experts dans les corridors des musées. C'est décidé, dans ma prochaine nouvelle, tu mourras écartelé alors que j'honorerai sexuellement ta petite amie - devant toi. J'ai l'impression qu'il a lu dans mes pensées, car il m'accorde un sursis. Ma situation se doit d’être réglée dans quinze jours. Sourire. Qui sait ce qui peut se passer même demain ?

 

C'est peu de dire qu'elle s'ennuie dans sa vie avec lui. Petit homme étriqué, à l'étroit dans son costume trois pièces comme dans ses pensées, d'ailleurs. En a-t-il des pensées ? Autres que celles relatives à l’argent, l’argent, l’argent, et ce, par n’importe quels moyens… Se le demande t-elle en mâchouillant nonchalamment une mèche de cheveux.

 

En fait, cela ne lui importe plus tant que cela. Elle est à la croisée des chemins, en passe de prendre une décision importante. Une de ces décisions qui vous libère l'esprit et vous explose le cœur. Il n'existe presque plus pour elle. Presque plus, quelle horreur ! Il n'est même pas capable de tirer sa révérence avec élégance, de devenir un souvenir ! C'est qu'il s'accroche, le bougre ! Désespérément ! Sans pudeur, sans décence.

 

Elle soupire. Elle tapote un ou deux coussins du canapé et s'étend avec grâce. Elle sombre dans une douce torpeur ; son esprit vagabonde.

 

Quel vice me pousse à les observer de la sorte ? Mon premier de la classe à vraiment l'air amoureux. Il faut avouer que la jeune femme qui se trouve à son bras à TOUT pour rendre un homme heureux. Non, je ne ferai aucune description ici de cette pure beauté ou peut-être dans mon prochain écrit. Vous n'aurez alors qu'à vous le procurer et ainsi ressentir à votre tour le frisson du désir vous titiller. Pour le moment, j'observe. J'attends le moment opportun de LA rencontre. Ce doux moment où cet être mesquin sera tenté de réfléchir à deux fois avant de déconsidérer le malheureux débiteur inconnu qu'il aura face à lui. L'idée surgit. Je profite de l'immobilité qui les figent dans cette longue file d'attente, celle leur permettant de voir le dernier James Bond, pour entrer dans une librairie acheter mon propre livre. Oui, oui, vous suivez bien… le livre qui doit révolutionner l'art littéraire. Bon, la révolution n'aura pas lieu, mais les ventes sont assez honorables. Bref, comme Edmond Dantès, la vengeance m'obnubile. J'agirai néanmoins à visage découvert puisque ce dernier orne la couverture de mon bouquin. Mégalomanie, quand tu nous tiens ! Je suis tout près d'eux. Lui semble mal en point en me voyant. A elle, j'offre mon livre. Surprise, elle me donne un sourire que je lui rends, avant de disparaître.

 

Petit banquier est livide. Elle, a le visage du bonheur. Il balbutie quelques syllabes inaudibles concernant celui qui vient de passer ; elle ne le comprend pas mais s'en moque éperdument. Des étoiles pétillent dans la nuit de ses yeux ; grands et sombres qui se font soudain de velours. Consciente de sa métamorphose, plus par pudeur que par gêne, elle baisse le regard sur la couverture du livre. La longue file d'attente avance lentement. Après un long moment de silence, il lui demande avec maladresse si elle souhaite boire un verre ou grignoter quelque pop-corn. Elle opine de la tête machinalement. Elle caresse de sa main droite la jaquette du livre. Le frôlement se fait plus appuyé et plus fébrile sur le visage de l'Auteur.

L’autre revient, sourire béat aux lèvres, chargé d'un maxi coca et d'un pot de pop-corn gigantesque. Il est fier de lui, de sa générosité… Le pauvre, si seulement il savait !

Confortablement installés dans la salle obscure, ils ne disent mot et font mine de s'intéresser aux bandes annonces des films à venir. Idem pour les publicités pourtant stupides. Les lumières s'allument, "Bonbon, caramels, chocolats !" propose une charmante hôtesse. Il interpelle sa compagne du regard, qui, toujours muette, secoue la tête négativement. "Tu n'en veux pas ? Vraiment ?" Dit -il d'une voix qui se veut insouciante. Sent-il que quelque chose se passe.

 

La salle se fait de nouveau obscure. Elle va pouvoir s'abandonner à ses doux délires, à ses pensées intimes inavouables. Bref, elle n'aura plus à faire semblant pendant une heure trente. Une heure et demi de PAIX.

 

James Bond n'est pas, à proprement parler, sa tasse de thé. Heureusement l'acteur principal est fort agréable à regarder. Et, de plus, il n'est pas dénué de charme ! C'est déjà ça !

 

Les cascades s'enchaînent à une allure trépidante, des voitures volent, des bombes explosent, des combattants s'entre tuent… Quel romantisme !!!

 

Petit banquier ravi est justement d'humeur romantique et de sa main droite va chercher la gauche de sa compagne. Elle ne peut dissimuler un sursaut. Sa main se dérobe. Elle ne supporte plus le moindre contact. Tenace, il lance son bras derrière son épaule et commence à caresser ses longs cheveux bruns. Immobile, elle endure ce contact forcé avec une rage intérieure. "Mais enfin, va-t-il me laisser tranquille ?" Pense-t-elle avec rancœur. N'y tenant plus, elle se lève brutalement et sort de la salle en courant. Petit banquier, ahuri, comme hébété, reste seul, dans le noir. Il ne cherche même pas à la rattraper, il sait.

 

Pourquoi suis-je resté non loin du complexe cinématographique ? Tout simplement, parce qu’il était évident qu’il se passerait ce qu'il se passe. Je n’avais qu’à attendre qu’elle se décide. Comment auriez-vous réagi, vous, mademoiselle, ou vous, madame, après avoir reçu de l’auteur, son livre dédicacé de la sorte ? Ah oui, effectivement, dans l’excitation, j’ai omis plus haut de vous signaler ce détail. Au moment de l’achat, et encore face à la libraire, j’ai paraphé l’intérieur de mon livre : "Avec toute l’impatience de vous connaître". Je ne sais quelle interprétation en fit rapidement la libraire, mais elle se mit à se dandiner et afficher un de ces sourires coquins qui me fit, je dois vous l’avouer, rougir comme un gamin. Ensuite, elle avança dans ma direction un autre exemplaire de mon livre et me dit tout de go "Et moi, monsieur, quel sentiment vous inspire-je ?" Nous, non, vous n’avez pas mal lu, et mon style ne change pas radicalement. Je vous assure que ses propres mots ont été ceux-là… "Quel sentiment vous inspire-je ?" Sur le coup, j’ai eu un blanc de quelques secondes durant lequel un ange est passé. Pourquoi cette femme, ni laide, ni belle, ni méchante, ni gentille me donnait de la sorte "un bâton pour la battre ?" J’ai donc écrit, pris de court… "Votre sourire m’inspire une érection. Votre question formulée de la sorte me fait débander" et je suis parti sans me retourner.

 

Ensuite, comme vous le savez, j’ai remis mon œuvre à la future ex-petit banquier. De là, je suis allé m’asseoir à la terrasse juste en face du cinéma. J’ai dû prendre sans le savoir la meilleure des places car à peine fut-elle sortie de la salle obscure qu’elle me vit. Sans hésitation aucune, elle se dirigea vers moi. Je l’invitai alors comme il se doit à s’asseoir ; mais fut surpris de son refus. Elle m’objecta, très poliment, qu’elle préférerait d’abord prendre connaissance de mon œuvre et ensuite faire la connaissance de l’auteur. J’esquissai un sourire qu'elle me rendit infiniment plus beau avant de la voir, trop vite, s’effacer.

 

"Mais pourquoi ? Pourquoi n'ai-je pas accepté de m'asseoir près de lui ? Quelle sotte tu fais ! Ma pauvre Solange !…"se dit-elle en vitupérant contre elle-même. Elle porte bien ce prénom : rayonnante comme un soleil de Méditerranée, angélique dans son regard pétillant d'enfantgourmand.

Elle part donc, en colère contre elle-même, contre sa timidité incontrôlable. "Quelle cruche ! Il doit me prendre pour une idiote maintenant." poursuit-elle en claquant la portière de sa Smart rouge. Elle démarre à toute allure. Songlobule, comme elle l'appelle en ironisant, était un cadeau du petit banquier, qui, un jour de folie, débordant d'amour et ne sachant comment le lui prouver, avait cédé à cet achat impulsif.

 

De retour chez elle, Solange est plus calme. Elle se déshabille tout en marchant vers la salle de bain. Ses vêtements, tombés un à un, jalonnent le couloir. "On croirait le Petit Poucet" pense-t-elle en souriant "Qui m’aime me suive ! " ajoute-t-elle mentalement un tantinet coquine. Pendant que son bain coule, elle allume plusieurs bougies parfumées, disposées autour de la baignoire. Bougies à la cannelle, à l'orange, bain moussant à la vanille, bâtons d'encens au santal embaument la pièce. La détente arrive. Avant de se glisser avec volupté dans la mousse légère, tout en relevant ses cheveux en un chignon désordonné, elle se rend au salon, prend un verre en cristal et une bonne bouteille de Sauternes, son vin préféré. "Parfait ! Un… bon bouquin, enfin je l’espère… du vin, délicieux, j’en suis sûr, et la paix …" Pénétrant dans son bain bouillant elle soupire d'aise, s'installe confortablement, et ferme les yeux. Reste ainsi, inerte, un long moment.

 

Le livre est là, juste à côté de ses lunettes, sur le coffre en rotin. Elle tend le bras gauche, délicatement pour ne pas mouiller ses lunettes et surtout ne pas abîmer LE livre.

 

Elle l'ouvre délicatement, veillant à ne pas casser la reliure, consciente qu'elle était de sa fragilité. Solange vouait un amour illimité aux livres. Passion à laquelle l'avait initiée son père dès sa plus tendre enfance. Elle respectait les livres comme des personnes. Peut-être même plus, parfois.

 

Charles-Antoine, Petit Banquier pour les intimes que nous sommes devenus, cher lecteur, chère lectrice, ne comprenait pas son besoin de lire et d'écrire. Que comprenait-il… d’elle ? Elle s’en voulait d’avoir succomber à son charme sans avoir décelé son vicieux secret.

Cela fait plus d'une heure que Solange baigne dans l'eau devenue froide. Absorbée par sa lecture, elle ne s'en est même pas rendue compte. La lumière de plus en plus vacillante et blafarde des bougies la ramène vers la réalité. Elle frissonne, sort du bain, s'enroule dans un peignoir moelleux et va se lover sur son canapé.

Son chat noir vient la rejoindre et ronronne du plaisir de la retrouver enfin.

Elle lit encore et toujours, avec attention et détermination, habitée qu'elle était du profond désir de découvrir l'Auteur, l'Homme qu'il était.

Dans l'atmosphère feutrée et douce de son salon aux couleurs safranées, seul le bruit des feuilles, qu'elle tourne pourtant avec délicatesse, rompt le silence. Elle venait de vivre son premier rendez-vous, son premier tête à tête avec lui. Elle trompait Charles-Antoine pour la première fois en quelque sorte.

 

Qu’est-ce qui fait que je ne supporte pas le refus, la contrariété ? Des fois, mes idées de vengeance me font peur. Confiance, je suis peut-être sur le chemin de la guérison puisque je prends conscience du mal qui m’habite ? Mais pourquoi diable ais-je à présent une folle envie de faire du mal à cette fille qui m’attirait encore il y a quelques heures ? Non, je ne tolère pas que l’on me contredise. Qui est-elle pour croire que ce qu’elle pense de mon livre m’intéresse ? Son avis m’indiffère totalement ! Mon but était de l’arracher à cet abruti de conseiller bancaire, c’est tout. Juste faire payer la note à cet imbécile pour m’avoir contredit. Et voilà qu’elle s’en mêle, Elle ! Tout cela ne finira donc jamais. La châtiée ! Depuis gamin, personne ne s’en est tiré sans égratignures. Elle ne sera pas la première. Je prends position devant mon PC, je laisse aller mon imagination… j’écris au lieu de hurler !

 

Au petit matin elle avait terminé le livre. N'ayant pas envie de dormir, elle restait étendue sur le canapé tout en réfléchissant. Ce livre ne l'avait pas laissé indifférente. Elle y avait décelé tout à la fois rage, rancœur, haine aussi à certains moments. Elle était habitée de sentiments contradictoires : elle compatissait à ce qu'elle devinait être le drame intérieur de l'Auteur, mais ressentait tout aussi intuitivement qu'il était capable de lui faire du mal. Non pas physiquement, mais psychologiquement. Elle le percevait à la fois fragile et destructeur, ténébreux et lumineux, capable de vengeance mesquine tout autant que débordant de tendresse. Un ours en quelque sorte…

 

Il ne la laissait pas indifférente, loin de là, mais sa petite voix intérieure lui disait "Prends garde !".

 

Si je me penche légèrement sur mon petit problème relationnel, je me vois dans l’obligation d’admettre que je suis un sacré connard. Je vous prierai de constater et mesurer à sa juste valeur l’effort vertigineux que je suis en train d’effectuer sur moi-même. J’ai tellement peur de gâcher une relation X ou Y que je préfère rester seul. Stupide ? Non. Réalité. Ma réalité. Depuis mon plus jeune âge, je n’ai jamais gardé bien longtemps un copain, encore moins une amie. Mon amour propre me l’interdisait. Dès l’émanation de la moindre petite remarque, je me fichais en rogne. C’est à se demander comment j’ai pu être publié. Sans que ce soit à compte d’auteur, j’entends. Il est vrai que ces derniers temps, je canalise pas mal mes pulsions nerveuses dans l’écriture. Une sorte de défouloir. Celui ou celle qui m’emmerde dans la journée se retrouve dans les pires situations lorsque j’écris. Et cela plaît au public. Chacun y retrouve la vie de tous les jours dans ce qu’elle a de plus simple. Je ne simule pas cette partie dans mes fictions. C’est ainsi qu’après avoir subi les vexantes remontrances de mon petit banquier, j’ai écrit cette nouvelle qui a si bien marché commercialement ensuite. Peut-être l’avez-vous lu vous-même, non ? Alors, courez vite l’acheter. Au-delà de me mettre du beurre dans les épinards, vous verrez de quelle façon, je me le suis payé "mon petit banquier !" Pour en revenir à la réalité, je ne sais que faire au sujet de cette fille qui vient de m’appeler et qui désire à présent me rencontrer. Mon plan a bien fonctionné. Je l’ai arrachée des bras et du cœur de… vous savez qui. Mais quelque chose se passe. Elle ne me laisse pas indifférent et je vous dois la vérité, j’en ai presque la trouille.

 

Solange avait longuement hésité avant de se décider à l'appeler. D'ailleurs, elle ne savait comment le joindre. Au bout de trois jours d'attente et de longues tergiversations en tête à tête avec elle-même, elle avait finalement pris l'initiative de chercher ses coordonnées téléphoniques par tous les moyens possibles.

 

Elle s'était même rendu à la maison d'édition, se faisant passer pour une journaliste de province, mais n'avait pu obtenir ses coordonnées confidentielles. Malgré les atouts très persuasifs auxquels était très sensible l'agent de Lucas – celui-ci avait bien failli succomber au charme de son regard ardent et malicieux – Il n'avait toutefois pas divulgué l'information précieuse. Il lui fit en néanmoins la promesse d'en parler à Lucas et de lui transmettre son numéro de téléphone afin qu'il la rappelle s'il le souhaitait.

 

Une semaine s'était écoulée avant qu'elle ne trouve, un soir, sur son répondeur, un message lapidaire de l'Auteur : " Bonsoir, appelez-moi au 06 10 15 10 7..." Cela ressemblait plus à un ordre qu'à une invitation ! Solange était froissée dans son amour propre du peu de cas qu'il avait accordé à sa requête : cette semaine d'attente l'avait torturée et humiliée. " Non, je ne l'appellerai pas, c'est trop tard, tant pis pour lui !".

 

Le surlendemain, n'y tenant plus, elle écoute de nouveau le message qu'elle avait "oublié" d'effacer… Bel acte manqué se dit-elle, se réjouissant de son inconscient si actif et efficace…

Elle tourne longtemps autour du téléphone, décroche, raccroche aussitôt. Finalement, après une profonde respiration, elle compose le numéro de Lucas.

Il répond presque aussitôt. Sa voix est belle mais semble froide et cassante. Elle se présente à lui, s'excuse du subterfuge. Il demeure silencieux. Elle lui propose de le rencontrer, à l'heure de son choix, à Montmartre par exemple. Il ne répond pas immédiatement, semble réfléchir. Elle se sent très mal à l'aise tant elle a l'impression de quémander ce rendez-vous. Elle bafouille, dit :"Je n'aurais pas dû appeler" et raccroche aussitôt. Glacée par tant de muflerie, tremblante de rage, elle s'assoit sur l'accoudoir du canapé pour ne pas tomber. Le téléphone sonne. Elle ne répond pas. Elle sait que c'est lui. Le répondeur se met en route et la voix ferme de Lucas retentit. "Demain, Café des artistes, à Montmartre, à 10 heures." Après un bref silence : "Je serai là, comptez sur moi." Sa voix s'est faite plus douce, presque caressante.

 

Quels drôles d’oiseaux sommes-nous ; nous qui compliquons à souhait les choses ? Enfin, je lui ai promis, j’y serai. Je n’aurai qu’à être raisonnable à cette soirée organisée en l’honneur de la parution de mon livre en Patagonie et puis voilà. En Patagonie, qui l'eût cru ?

 

Comme d’habitude lors de ces petites sauteries, je n’y connais pas grand-monde et je m’y ennuie. Je n’ai jamais réussi à y trouver ma place. Alors, j’ai observé. Et c’est ainsi que j’ai trouvé mon fond de commerce, d’ailleurs. Je ne sais plus quel philosophe polonais avançait que nous étions tous des comédiens. Multipliant masques ou rôles au cours d’une simple journée. Eh bien pour moi, l’apothéose de ces changements de facettes s’exécute lors de ces mondanités. L’expérience est simple et s’est renouvelée à maintes reprises, moi y compris. L’alcool aidant la plu part du temps. Combien de fois, disais-je, je m’y suis ennuyé. Mais combien de fois suis-je reparti au bras d’une blonde ou d’une brune, d’un thon ou d’un canon, selon mes capacités verbales à embellir mes délires. J’ai exploité ces tranches de vies, je les ai exacerbées, couchées sur le papier et aujourd’hui ça marche. Non, vraiment "Qui l'eût cru ? ".

 

Je me surprends à ne penser qu’à cette jeune femme brune prénommée Solange. A contrario, je fais mine de ne pas remarquer la femme sans âge qui cherche à croiser mon regard. Pourtant, lourdement, elle insiste. Je n’ai vraiment pas envie de parler.

 

Elle lève son verre dans ma direction, se rapproche. Le bruit, la fumée, il est tard. Je n’ai vraiment pas envie de parler.

 

"Bonsoir" dit-elle d’un ton bourgeois on ne peut plus caricatural.

- "J’ai la plus grosse librairie de Patagonie et ce serais un honneur pour moi que vous acceptiez de venir y faire une dédicace dans les jours qui suivront la sortie de votre livre. Qu’en pensez-vous cher ami ?".

Je n’ai pas répondu. Enfin si. J’ai fait court. Je lui ai dit que j’en avais une grosse aussi et que je n’en faisais pas autant d’histoire ! Là-dessus, je m’apprêtais à quitter les lieux, lorsqu’une énorme main s’est abattue sur mon épaule droite. J’allais à nouveau être court et direct en m’adressant à cet énorme type en costume blanc, mais son poing s’est écrasé sur mon visage avant que j’en ai eu le temps. C’était le mari de la dame. Autour de moi, tout le monde se mit à bouger dans le plus grand silence. Un changement s’effectuait. En temps normal, quelque soit mon adversaire, grand ou petit, je me serais relevé et j’aurai joué avec ma vie ou disons avec ma santé.

Là, le visage de Solange m’est apparu et je me suis senti minable. Demain, ou plutôt dans quelques heures je me devais d’être au rendez-vous et la seule façon d’y parvenir était de rester libre et non en garde-à-vue dans je ne sais quel commissariat comme bien des fois… Je suis resté calme avec un magnifique coquard comme souvenir de ce premier rendez-vous avec la Patagonie.

 

Elle n'a pas dormi de la nuit, imaginant la phrase percutante, inattendue, originale qu'elle lui assènerait dès son arrivée. Rien à faire, aucune idée digne de ce nom ne jaillissait de son esprit pourtant vif. Elle ne prit pas de petit déjeuner tant elle appréhendait cette rencontre plus que toute autre. Sa douche fut rapide. Aucun maquillage. Elle voulait être nue, elle-même, authentique, nature. Côté vestimentaire, elle opta pour une tenue tout aussi simple : chemise blanche sur jeans et escarpins. Ses seules fantaisies : un parfum capiteux, presque entêtant dont elle ne se séparait jamais, en quelque circonstance que ce fût ; un anneau d'or à son majeur gauche et trois fins bracelets qui lui venaient de sa grand mère et auxquels elle tenait particulièrement. Elle jeta négligemment un pull sur ses épaules, pris son sac et partit.

 

Elle n'aime pas être en retard, tant dans sa vie professionnelle que dans son intimité. Aussi arrive-t-elle avec cinq minutes d'avance. Elle s'installe à la terrasse du café, commande une noisette, chausse ses lunettes de soleil pour se donner plus de contenance et regarder sans être vue.

Elle attend.

Les minutes s'écoulent une à une. Une certaine fébrilité s'empare d'elle : elle regarde sa montre de plus en plus souvent et constate qu'il est de plus en plus en retard… 10h 15, 10 h 30. Lucas n'est toujours pas là. Elle sent sa colère monter, l'envahir, la submerger. Elle se lève d'un bond, règle son café et s'apprête à quitter les lieux quand Lucas arrive de nulle part et se campe devant elle avec arrogance. Elle lui lance un regard noir dont il ne soupçonnera jamais l'intensité : elle avait gardé ses lunettes sur son nez. Dommage !!

Lucas s'assied, lui aussi ses lunettes noires sur le nez, elle sent néanmoins très fort son regard sur elle, il la dévisage avec insistance au point d'en devenir gênant. Elle se sait déshabillée de la tête au pied. Ce qui lui est insupportable.

 

Toujours debout, tentant de conserver son flegme pour ne pas le gifler elle l'interroge d'une voix blanche : "A quel jeu jouez-vous ?" N'attendant pas sa réponse, elle fait demi-tour avec l'intention de le planter là.

En guise de réponse, il lui décoche un sourire carnassier et dit d'un ton cinglant : " Je ne vous ai pas demandé de partir, que je sache ?!".

C'en est trop ! Elle se retourne d'un bon et lui donne LA gifle tant désirée.

Il en perd ses lunettes de soleil, révélant ainsi son œil au beurre noir. Il n'a plus très fière allure. Un rire nerveux s'empare de Solange : "Je vois que je ne suis pas la seule !" dit-elle presque méprisante et quasiment avec jouissance. Contrairement à toute attente elle s'assied à son tour et le regarde, longuement, sans dire mot. Lucas se penche vers elle, lui retire ses lunettes noires qu'elle n'avait pas quittées.

"Voilà, on est à égalité maintenant".

 

Je suis soufflé. Décidément, cette fille à plus d’une corde à son arc et le tout est incontestablement en train de me séduire. Pourtant… c’est tout juste si je ne fais pas tout pour lui déplaire et qu’elle s’enfuit loin de moi…

-"Et vous que faites-vous dans la vie, si ce n’est pas indiscret et… que je ne risque pas d’en prendre une deuxième ? ».

Elle sourit.

-"Ça ne risque pas de vous plaire".

-"Comment pouvez-vous savoir ce qu’il me plaît ou son contraire ?".

-"N’oubliez pas que j’ai lu votre livre et que vous n’êtes plus un total inconnu pour moi".
-"Vous étiez la première de votre classe, non ?".

Elle se raidit.

-"Vous êtes perspicace".

-"Vous aviez ça en commun avec votre ami le banquier ?".

-"Sur ce point vous avez tout faux, de plus je n’ai pas l’intention de parler de cela avec vous. Dites-moi, vous êtes détestable avec le monde entier ou c’est juste un régime de faveur que vous m’accordez ?".

 

J’allais répondre gentiment, je pense. Je vous prie de le croire, cher lecteur, chère lectrice. Quand tout d’un coup, dans ce décor « romantique » à souhait ; alors que j’allais baisser ma garde et lui avouer que mon ironie était une espèce de protection du au fait qu’elle ne me laissait pas indifférent. Tout s’est accéléré à la vitesse de la lumière.

 

Une jeune fille de huit-dix ans à peine, d’origine de l’Est, si je m’en réfère à ses pommettes hautes, arrache littéralement de l’épaule le sac de Solange. Cette dernière se retrouve catapultée, ni une ni deux, à même le sol, affichant sur son visage les traces d’une douleur certaine. Pris de colère, je me mis à courir après la petite voleuse. La spirale infernale ne faisait que commencer à nous entraîner dans sa course folle.

 

Choir sur son séant, aussi rebondi et charnu soit-il, n'est guère agréable. Solange l'a appris à ses dépens. Elle se hisse sur sa chaise et s'assoit tant bien que mal malgré la douleur envahissant cette partie de son anatomie. Elle est attirée par une silhouette courant, gesticulant et criant : "Arrêtez- la ! Arrêtez- la !".

Personne ne semble écouter cet homme agité, tout au plus le regarde-t-on passer avec indifférence. L'habitude locale, sans doute ?!

 

Dans sa chute, elle a heurté de la tête le gros pot de fleurs en grès qui délimite la terrasse du café où elle était assise face à Lucas. Des inconnus l’aident rapidement à se rasseoir, puis la laisse, sans insistance aucune, ni excuses car l’un d’eux s’y prend si maladroitement qu’il lui déclenche une douleur, comme une brûlure au bras. Elle passe sa main dans ses cheveux, sent la bosse au bout des doigts. Elle remue la tête à droite puis à gauche puis s’écroule à nouveau.

Une vieille dame s'approche d'elle, lui demande si elle va bien d'une voix douce et rassurante. Solange, les yeux hagards balbutie quelques mots : "Ça va…Je crois..." Elle essaie de se lever, mais se rassoit aussitôt prise d'un énorme vertige. "Ça va vraiment ? Vous êtes sûre ? Vous voulez que j'appelle des secours ?" lui demande avec anxiété la vieille dame, une main sur l'épaule de Solange. Cette dernière lève les yeux en direction de la voix inconnue et découvre un visage ridé aux traits émouvants. Elle lui adresse un sourire grimaçant qu’elle aurait voulu rassurant : "Ça va bien, je vous assure ! Merci !".

 

Solange se lève tant bien que mal et quitte la terrasse. Elle regarde autour d’elle l'air hébété. Elle marche d'un pas hésitant, titubant comme une alcoolique. Elle a mal partout. Elle marche sans but dans Montmartre qu'elle ne reconnaît plus. Elle ne sait plus où elle est ni ce qu'elle fait là. Elle traverse la foule bruyante des touristes comme un fantôme. Des voix se mêlent, des rires éclatent, des enfants pleurent. Quel brouhaha !

Une main se pose soudain sur son épaule ; elle sursaute et se retourne brutalement. Un homme lui dit, le souffle court mais avec un sourire de victoire rayonnant : -"Ça y est ! Je l'ai récupéré… votre sac !". Elle le dévisage, interloquée. Il lui tend son bien, et lui demande de vérifier si tout y est.

Elle le dévisage encore plus et dit : -"Excusez- moi… Je ne comprends pas… On se connaît ?".

 

Je savais que cette fille en avait sous le pied en matière de réponses cocasses. Mais celle-ci me fit l’effet d’une déflagration et me brûla les tempes. J’avais une de ces envies de hurler ! Dans ses yeux, je lisais à livre ouvert. Elle était seule. Le choc. L’amnésie.

 

"Effectivement, qu’on se connaît. Vous venez de vous faire agresser et je me propose de vous emmener à l’hôpital…"

"Vous êtes un petit malin, vous ! Vous avez une drôle de manière d’abordez les jeunes filles. Et de quel mal suis-je atteinte ? Ce n’est pas trop grave au moins, rassurez-moi ?".
"Je vois que vous avez conservé votre sens de l’humour… Vous ne vous souvenez vraiment pas de moi ? Nous venons d’essayer de boire un verre ensemble. Vous avez lu mon livre et nous étions à deux doigts d’en parler".

"Ah ! Monsieur est écrivain. Ecoutez, vous m’avez l’air sympathique… Mais, là, j’ai un peu mal à la tête, aussi, laissez moi vos coordonnées, je tâcherai de vous appeler rapidement. C’est comment votre nom… ?"

"Non, je ne peux pas vous laissez partir comme ça. Je vais vous raccompagner".

"C’est très gentil à vous, mais je me sens tout à fait capable… "

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle s’écroula dans mes bras. Tous deux assis à même le trottoir, près du mythique Lapin Agile aussi paumé l’un que l’autre. J’étais anéanti. Elle dormait d’un lourd et profond sommeil. Après une petite fouille dans son sac, j’obtins son adresse où je décidai de la ramener et de là, j’appellerai un médecin... D’un coup de portable, je fis venir un taxi.

Dans la voiture, elle bredouilla des mots inaudibles. Sa tête sur ma poitrine, je la regardais, mais pas trop. La rétro-surveillance du chauffeur de taxi m’imposait de la distance. Il m’était si facile de profiter de la situation. Je peux vous dire qu’elle sentait bon et que ses lèvres entrouvertes m’attiraient comme sirènes interdites.

 

Mes paupières étaient lourdes et je ne parvenais pas à les ouvrir. J'étais dans l'obscurité la plus totale, dans les bras d'un inconnu et pourtant je n'avais pas peur. Je me sentais infiniment bien malgré un mal de tête insupportable.

 

Mon visage reposait sur sa poitrine, j’entendais les battements de son cœur et cela me rassurait. Je voulais lui parler, lui dire combien j'étais bien, mais je ne pouvais articuler le moindre mot. J'essayais vainement mais au son de sa voix je le sentais inquiet et perdu, dans l'incompréhension la plus totale. Mais pourquoi s'inquiétait-il autant pour moi ? j'étais si bien, là, dans ses bras, la tête enfouie dans sa chemise. La chaleur de son corps m'enveloppait ainsi que son parfum boisé. Je sentais sa main posée sur mon épaule se faire parfois plus pressante et caressante, même la douleur au bras droit commençait par s’estomper. J'eusse tant souhaiter que cet instant dure l'éternité !

 

Je crois que la voiture s'est arrêtée. J'ignore où nous sommes. Je n'arrive toujours pas à ouvrir les yeux. C'est étrange, les sons paraissent ouatés, comme feutrés.

Un claquement de portière lointain ; une main autour de ma taille. L'homme - au parfum boisé - me soutient toujours et me parle d'une voix douce : "Nous sommes arrivés ! Ne vous inquiétez pas ! Je suis là ! Ça va aller ?".

Où sommes-nous donc ? Je ne vois rien, n'entends presque rien si ce n'est cette voix chaude. "Non je ne suis pas inquiète ! Oui je suis bien, là, avec vous ! " balbutiais-je. "J'ai envie de dormir, là, maintenant, tout de suite. Je suis fatiguée, très fati… ».

 

Une dualité de sentiments me harcèle. Peu de femme ont réussi à attirer autant et aussi rapidement mon attention. Et celle-ci met le paquet ; aux risques de le devenir : un paquet. D’accord, je vous le concède, je suis lourd. Mais, j’aimerais bien vous y voir. Ce beau brin de fille est lourd comme un cheval mort et j’ai de plus en plus de mal à parcourir le peu de chemin qui nous sépare de son appartement. En réglant le chauffeur de taxi, j’ai bien vu que malgré mes explications, il était resté sceptique sur l’état de santé de Solange. Du coup, je ne savais plus si j’avais bien agi en la ramenant chez elle plutôt qu’aux urgences. J’eus un mal de chien à lui arracher les informations me permettant de savoir où se trouvait son appartement. L’immeuble standing n’était pas immense, mais offrait toutefois une dizaine de possibilités. A mes questions, elle répondait tantôt en riant, me traitant de petit filou, tantôt, elle usait du reste de ses forces pour tenter de fuir.

 

Sans l’intervention d’un adolescent boutonneux qui n’était autre que son voisin, cette situation aurait pu durer inlassablement. Aussi, il poussa sa gentillesse jusqu’à m’aider à transporter la jolie poupée dans son appartement. Je pensais naïvement que j’arrivais au bout de l’épreuve. Mais comme dit le dicton à la con, "Un malheur n’arrive jamais seul". C’est effectivement ce qui arriva.

 

Je n’eus pas de difficulté à ouvrir la porte, parce que LA porte n’était pas fermée. Ou plutôt plus fermée parce que forcée. Parce que homme sans scrupule entré dans appartement pas à lui, et lui tout renverser, tout casser dans mignon appartement jolie fille. Et moi. Pas  "glop ! " Moi commence à trouver sort s’acharner contre jolie fille et moi de ce fait embarqué dans cette galère commence à avoir sérieusement couilles cassées.

 

Je remerciais vivement mon jeune aide de camp et lui fit bien comprendre de ne point alarmer qui que ce soit pour le moment. Il tremblait comme une feuille et rentra chez lui plus rapidement qu’il ne le faut pour l’écrire.

La réalité se voulait donc aussi pimentée que dans mes écrits. Je n’ai rien contre. Je me sens même souvent plus vivant dans ces moments de vie. Mais j’eusse préféré que les choses m’arrivent à moi et non à cette charmante personne. Qui peut donc en vouloir à Solange ? C’est sur cette réflexion que je me suis endormi. Dans le fauteuil club que j’avais installé tout près de son lit où je l’avais confortablement déposée, ainsi qu’un baiser sur son front.

J'ai senti deux lèvres chaudes se poser sur mon front, avec une infinie délicatesse. Ce baiser était très doux, presque paternel. J'ai réussi, au prix de gros efforts, à ouvrir un oeil, puis l'autre. Ma tête me fait toujours atrocement souffrir, mais le spectacle qui s'offre à moi adoucit ma douleur et m'émeut. Il est endormi dans un fauteuil, juste à côté du lit ; son visage est serein, presque enfantin. Sa chemise noire entre-ouverte laisse apparaître un buste musclé. Sa respiration lente et profonde soulève sa poitrine légèrement velue. Ce dernier détail éveille en moi un désir soudain.

 

Je secoue la tête pour évacuer le plus rapidement possible des idées inavouables mais délicieuses… Je me lève sans bruit et découvre ma nudité… Une frayeur s'empare de moi instantanément.

Je ne comprends rien ! Je ne rêve pas ! Qui est cet homme ? Où sommes-nous ? Pourquoi suis-je ainsi dévêtue ? Où sont mes vêtements d'ailleurs ? Qu'en a-t-il fait ? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête douloureuse.

Quelle sensation bizarre ! Les murs dansent autour de moi, ils tournent et virent de plus en plus vite. Je ne me sens pas bien du tout et perds l'équilibre. Je bute dans le fauteuil, il se réveille en sursaut : "Mais que faites-vous debout, ce n'est pas prudent ! Ça va mieux ? Vous êtes toute pâle…".

Qui est Solange ? Je ne connais pas de Solange ? Cet homme est fou ! Il faut que je me sauve !

Je tente de prendre la fuite, mais il me retient avec force par le poignet : "Lâchez-moi ! Vous me faites mal !" Je me débats comme une désespérée, mais il est bien trop fort pour moi ! Avec l'énergie du désespoir, je lui donne des coups à l'aveuglette, je crie. Je me démène comme une forcenée… Soudain, une gifle cinglante s'abat sur ma joue. Hébétée par la surprise je me tais.

Il commence à bafouiller des excuses, qu'il ne voulait pas en arriver là mais qu'il ne savait comment faire pour me calmer, qu'il était vraiment désolé, qu'il fallait que je reste tranquille et que je sois raisonnable. J'étais face à lui, nue, pétrifiée de honte et de peur.

Son regard d'homme se pose sur moi. Je frémis. Il ôte sa chemise. La peur me serre le ventre. "Tenez, mettez ça, vous serez plus à l'aise !".

Il me tend sa chemise noire que j'endosse à la vitesse grand V. Elle est trop grande pour moi. Je dois être ridicule car il sourit. "Attendez ! Je vais vous aider !" Il m'attire gentiment vers lui, prend mon bras droit entre ses mains et roule ma manche. Il fait de même avec la gauche. "Voilà ! C'est mieux comme ça !"

Je ne dois pas ressembler à grand-chose, pourtant le regard qu'il pose sur moi me dit tout le contraire. Qui est-il ? Où sommes-nous ? Pourquoi suis-je toute nue sous sa chemise ? Pourquoi ne m’embrasse-t-il pas ?

 

Une fois de plus : « démerde-toi avec ça » semble me dire mon fichu destin. Il est clair que je pourrai profiter de la situation et m’envoyer en l’air avec cette belle brune qui devient de plus en plus craquante. Je sais aussi qu’une prochaine nuit, alors que j’écrirai, je serai seul maître à bord de mon imagination. Et là, faites-moi confiance, je profiterai de la situation et ravirai tous mes lecteurs masculins. Et puis, il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour voir que cette pauvre fille à plutôt besoin d’un médecin que d’un amant. J’ai opté pour le S.A.M.U. Des fois que son état réclame plus de soins, ils pourront l’emmener directement à l’hôpital.

 

Ce qui me tracasse, c’est ce cambriolage. Rien ne semble avoir disparu. Je ne suis pas un pro, mais voyez, le lecteur CD est là avec ses CD ; de magnifiques livres reliés de cuir ont juste été bousculés (ce qui relève d’ailleurs d’un terrible manque de goût de la part du voleur) ; sur sa coiffeuse, bijoux, broches et multiples artifices sont toujours présents. Par contre, il est évident qu’il cherchait quelque chose. Dans la salle de bain, lieu rarement visité par les emprunteurs de larcins tout a été renversé, éventré, disloqué. Idem dans les toilettes. Que peux donc avoir caché la petite Solange dans son intérieur. Ce n’est pas l’arrivée des toubibs qui me permettra de résoudre le problème, du moins dans l’instant.

 

"Vous dites que c’est un choc qu’elle a reçu à la tête qui l’a mise dans cet état ? " me lança le plus âgé des toubibs.

"Si vous voulez que l’on rentre dans les détails, c’est suite à une agression. En lui arrachant son sac à main, elle a perdue l’équilibre et s’est écroulé à même le sol. Je n’ai pas très bien vu, je me suis jeté à la poursuite de la gamine… je peux vous assurer quelle n’avait pas dix ans".

"De mon côté, je peux vous assurer que votre amie n’est pas dans cet état simplement par suite d’une contusion".

"Que voulez-vous dire ?" articulais-je bêtement.

"Vous êtes sûr de ne pas le savoir ?" me lançât-il d’un air des plus soupçonneux, à moi qui avais l’air d’un mec ayant loupé un épisode et étant incapable de raconter ce que tout le monde semblait savoir.

"Ecoutez-moi bien, les choses se sont passées comme je viens de vous le dire. C’était notre premier rendez-vous et cette jeune femme…".

Il me coupa net et enchaîna sèchement.

"Nous devons emmenez votre amie. Je ne peux pas faire d’examens approfondis ici, le mieux est que je la transfère à l’hôpital. Ses pulsations sont faibles, nous devons la mettre sous perfusion, excusez-moi… ».

"Quel hôpital ?" lui dis-je en le coupant à mon tour ?

"Béclère à Clamart. Je dois également en informer les services de police. C’est la procédure pour une overdose…" lança t-il à la cantonade pendant que Solange disparaissait allongée sur un brancard, me laissant seul dans cet appartement complètement retourné. "Une overdose, qu’est-ce que c’est que ces conneries" me dis-je à moi même puisque l’appartement se vida de toutes espèces humaines en un rien de temps. Sauf moi si l’on considère que je fasse parti de cette espèce. Etant humain, mon sixième sens me conseilla de ne pas trop traîner dans le coin. Je me dirigeais comme un spectre vers la fenêtre d’où j’aperçus le corps de Solange se faire happer par l’énorme bouche de l’ambulance et disparaître du parking. J’ai bien fait d’assister à son départ moi qui n’aime pourtant pas les adieux. Du quatrième étage, la vue était complète sur le parking. C’est ainsi que j’ai pu voir le petit manège entre deux personnes dont une ne m’étais pas du tout inconnue. Mon petit banquier venait, devant mes yeux, de remettre une enveloppe à un gars assez costaud habillé d’un survêtement noir, capuche vissée sur sa tête. L’autre idiot dans sa Fiat décapotable était à la vue de tous et par définition reconnaissable. Il jeta un œil en ma direction en donnant un objet à son interlocuteur, puis démarra en trombe, avec l’intention, je n’en doute pas, de suivre le véhicule du S.A.M.U. Les réponses à mes interrogations étaient-elles sur le point de s’éclaircir ? Je n’allais pas tarder à en avoir la preuve ; déduction simpliste dû au « ding » fatidique de l’ascenseur qui arrive à destination, non loin de ma petite personne pour ce coup-là.

 

La porte de l’appartement était juste repoussée et me laissait entendre le couinement des baskets se rapprocher. Un peu comme se rapprochaient les battements de mon cœur. En même temps, je mentirai si je vous disais que je n’aimais pas cette situation. Juste une poignée de secondes me sépare maintenant d’une explication musclée. La porte s’ouvre. J’empoigne rapidement le bras de l’inconnu et l’envoie au centre de la pièce. Il trébuche sur le coin du canapé et s’étale de tout son long. Malgré le plaisir que je ressens, je n’ai pas envie que cela dure éternellement. Alors, je pris appui sur ma jambe gauche et mon pied droit s’en alla frapper gaiement le visage de mon inconnu, juste au niveau du menton. Il faut parfois être précis, plus haut, j’aurais pu lui péter le nez et tacher la moquette avec son sang d’ignoble intrus. Le combat était fini et je ne me sentais pas plus calme pour autant. Je m’accroupis devant mon adversaire et passa ma main sous sa capuche afin de saisir ses cheveux, et là, la découverte valait son pesant de cacahuètes. J’avais devant mes yeux mon petit banquier, alors que je le croyais au volant du jaune décapotable italien ?

"Qu’est-ce que tu lui veux à Solange pour venir la faire chier jusque dans son nid ?" m’aventurais-je encore un brin serein.

 "T’es complètement fêlé, t’as failli me péter le nez !"

"Impossible, je ne le visais pas. Réponds à ma question... Qu’est-ce que tu fous-là ?"

" Qu’est-ce que ça peut te foutre ? J’t’emmerde".

 

Hop ! En une fraction de seconde mon poing frappa le visage de mon nouvel ami. Tant pis pour la moquette. Après un interrogatoire mitigé entre douceur et douleur, j’appris tout bonnement que "petit enfoiré de banquier" avait un frère jumeau – celui-là entre mes mains. Ce dernier était une véritable petite ordure dans son genre. Dealer à ses heures, lui et son frère trouvaient sans cesse de nouveaux clients. De quelle manière ? Vous avez des problèmes d’argent. Charles-Antoine "petit banquier" après vous avoir bien pressé, après vous avoir fait comprendre que vous n’êtes rien sans l’aval de votre banque, vous propose de vous en sortir en commercialisant dans votre entourage "la poudre blanche". Ainsi, votre nouvel ami, est tout d’abord moins regardant sur votre solde débiteur, et puis l’argent à une si bonne odeur qu’on en oublie la provenance.

Jusque là, je n’étais pas plus effarouché que cela. Il me fallait à présent savoir dans quel domaine intervenait ma brune pulpeuse dans leur petit jeu.

 

"Cette poufiasse a complètement tourné la tête de mon frangin. Elle voulait qu’il plaque tout pour elle. Par amour ! Qu’ils n’avaient pas besoin de tout ce fric pour être heureux tous les deux. Faut vraiment être con pour croire que l’amour peut remplacer le blé. T’es pas d’accord  ? " Me dit-il comme si on se connaissait depuis des lustres.

"Depuis combien de temps se connaissent-ils ? hasardais-je.

"Un an au moins ! J’ai l’impression que tu l’as dans le collimateur la pépette ? " s’esclaffe t-il tout sourire aux lèvres et cela avant de surenchérir"Mais, toi, tu l’as pas baisée, hein ?".

 

Ça m’a fendu l’âme qu’une ordure comme lui puisse me lire à cœur ouvert. Je lui décochais illico un coup de poing dans l’abdomen, juste pour me soulager. "Qu’est-ce que vous cherchiez dans l’appartement ?".

"T’es con ou tu le fais exprès ? La came, elle m’a piqué de la came ! Il y en a pour trente mille euros, deux cent mille balles si tu préfères. Ça te parle ? Alors, tu peux jouer les boy-scouts, si ça te chante, mais ta petite copine est pas près de roucouler si tu vois ce que je veux dire ".

 

Hop ! Nouveau coup de poing dans sa face. Et celui-ci fut plus prononcé, histoire de conclure notre conversation. Basta pour la moquette. Le petit banquier devenait à présent l’interlocuteur vedette pour comprendre le fin mot de l’histoire. J’ai juste eu le temps de sortir de l’immeuble lorsque deux cars de police déboulèrent sur le parking. Le petit voisin avait dû céder à la panique et appelé la maison "poulaguat". Et comme à la télé, ou au cinéma, voir ces hommes en uniformes se disperser et prendre d’assaut le mignon petit immeuble avait de la gueule. Toutefois, je planquais la mienne en rasant les murs le plus vite possible. Monfameux sixième sens me pressait de me rendre à l’hôpital rejoindre Solange qui n’avait pas fini de jouer avec mes sentiments.

 

Il fait terriblement chaud et ça sent l'éther. Je n'aime pas cette odeur qui sent la maladie, la douleur, la mort. J'ouvre les yeux sur un plafond blafard éclairé par des néons verdâtres. Les murs sont verts. Ma chemise de nuit est verte. Je dois l'être aussi. J'ai la nausée.

Je suis dans je ne sais quel hôpital, dans je ne sais quel service. J'entends des bruits, des gémissements, des cris, des pleurs. Je veux sortir !

Je me lève d'un bond mais me rassois aussitôt : une chape de plomb est semble t-il poséesur ma tête. Mais qu'est-ce que j'ai ?

Une infirmière minuscule et maigre à faire peur entre dans ma chambre d'un pas précipité. D'une voix aiguë et nasillarde elle me gronde comme un enfant : "Non ! Non ! Non ! Non! Non! Faut pas essayer de se lever ! Vous l’avez échappé belle, mais faut pas trop tirer sur la corde ! Alors, on va être gentille et se remettre au lit !" Son ton m'exaspère. Elle n’a pas lu Nietzsche et ce qu’il a écrit à ce sujet : "On contredit souvent une opinion alors que ce qui nous est désagréable est en réalité le ton sur lequel on l’a exprimé".
-"Je ne suis plus une gamine vous savez !" Dis-je d'un ton aigre-doux.

-"Alors faut pas se conduire comme une gamine. Faut être sage et obéissante ! Voilà ! Comme ça ! Vous êtes bien installée ?"

J'acquiesce pour ne pas crier tant elle m'énerve.

Alors qu'elle s'apprête à quitter ma chambre je l'interpelle : "Qu'est-ce que j'ai ? Pourquoi je suis là ?" Elle se retourne et dit sobrement : "Restez sage, et ne faites pas l’idiote, tout ira bien" Et quitte la chambre aussitôt.

"Quelle conne ! J'y crois pas !" Telle une enragée, je saisis la sonnette et sonne, sonne, sonne. Cela fait une éternité que j'attends et personne n'a répondu à mes coups de sonnette. Je recommence.

Finalement, une autre infirmière rentre en râlant dans la chambre. Elle est grande et forte : une vraie jument ! Elle s'approche de moi en traînant ses savates :

"Alors ? Qu'est-ce qu'il y a ?" Je la dévisage en louchant de colère et crie :

"Ça fait une heure que je sonne ! On peut mourir ici ! Ce n’est pas vrai ! Je veux voir un Docteur et vite !".

Elle lance un regard noir et répond sèchement :

"Encore un caprice de ce genre et je vous fais regretter de ne pas y être restée ! C’est compris !" Elle sort de la chambre, traînant ses pieds mais droite comme un i.

 

Je suis au comble du désespoir. Qu'est-ce qu'ils me veulent ? Qu'est-ce que j'ai ? Comme une enfant perdue je sanglote au fond de mon lit. On frappe à la porte de la chambre : "Oui !".

Un énorme bouquet de fleurs s'avance vers moi.

"Ma chérie ! Ma douce ! Comme j'ai eu peur pour toi ! Comment vas-tu mon amour ? Raconte-moi tout!" Ahurie, je regarde cet homme.

"Excusez-moi, je crois que vous faites erreur ! Je ne vous connais pas !" Le regard humide et attristé, l'homme me répond :

" Solange ! C'est moi, Charles-Antoine ! Tu ne me reconnais pas ?" Solange ? Cela fait deux fois.

Charles-Antoine ? Quelle horreur ! Je déteste ce prénom et plus encore celui qui le porte. Il est tout étriqué, tout chétif. Pâle comme un lavabo. Sa voix est trop suave, ses manières trop guindées, ses vêtements trop bourgeois.

"Je suis désolée, vraiment, je ne vois pas !"

"Enfin, ma Princesse ! Tu ne sais plus ? Nous deux ?"

Interdite, je reprends comme un écho :

"Nous deux… ?"

A cette évocation, les nausées me reprennent. Je me sens mal.

"J'me sens pas bien ! Un docteur, s’il vous plaît".

Il se lève, se précipite sur la porte, et la ferme.

"Un Docteur ! Vite ! Un Docteur !" m’époumonais-je.

Un essaim d'infirmières envahit ma chambre. Toutes s'affairent autour de moi ; l'une d'elles met mon visiteur dehors :

"Ne restez pas là,Monsieur !".

Enfin, il sort ! Je vais déjà mieux.

 

Quelle heure est-il ? J'ai soif. Je suis toute recroquevillée au fond de mon lit. J'essaie de me redresser mais vainement. Je sonne. Un sourire rassurant en blouse blanche répond aussitôt et s'approche de mon lit. Elle est toute jeune et angélique.

"Ne bougez pas ! Laissez-moi faire ! C'est mieux comme ça ? Vous voulez boire un peu d'eau ?"

Enfin un être humain ! Qui lit dans mes pensées en plus ! Un ange tombé du ciel. Soutenant ma tête, me tenant le verre. " Encore ?" "Oui ! Merci !"

 

Je pousse un soupir de satisfaction.

"Je peux partir ?" Me dit-elle d'une voix douce.

"Non ! Attendez ! J’aimerais savoir ! Dites-moi tout !"

"Tout ?" s’interroge-t-elle ?

"Oui ! Je veux comprendre ! J'ai besoin de savoir !"

Elle me répond calmement en prenant ma fiche au bout de mon lit.

"Vous vous appelez Solange Marceau. Vous avez 33 ans. Vous travaillez comme Psychologue scolaire à l'Ecole primaire Saint Sylvestre. Vous avez frôlé la mort en vous administrant un cocktailde substances… illicites et dangereuses…"

"Qu’entendez-vous par illicite et dangereuse "

"Cocaïne, héroïne entres autres"

"Je suis toxicomane ?"

"Je ne peux vous répondre. Vos bras sont propres, peut-être avez-vous tenté…"

"Mais pourquoi ? Depuis quand suis-je là ?"

"Vous êtes ici depuis mardi après -midi"

"Et quel jour sommes-nous ? "

"Vendredi"

"Solange Marceau, vous dites et… Je… Je suis mariée ?" demandais-je avec inquiétude, repensant à mon visiteur.

"Non ! Mais deux hommes ont l’air très inquiet !" dit -elle avec malice.

"Deux ? Je n'ai reçu qu'une seule visite…"

"Le second est passé tout à l'heure pendant que vous dormiez… Il vous a regardé dormir un bon moment en vous tenant la main. Il vous a même laissé un petit mot, là sur la table. Vous le voulez ?"

Avant même d'entendre ma réponse, elle se lève, saisit l'enveloppe posée sur la table et me la tend.

"C’est à cause de l’un d’eux ?"

"Quoi donc ? "

"Ce qui s'est passé… Votre envie d’en finir"

"Je ne sais pas. Je n’ai pas de souvenirs…"

"Vous avez eu de la chance de vous en sortir… Vous avez un bon ange gardien. Il faudra le remercier. A présent, il faut que j'y aille ! J'ai d'autres malades qui s’impatientent !"

"Quelle heure est-il ?"

"Minuit quinze ! Je me sauve, mais je ne suis pas loin !" lança-t-elle dans un souffle rassurant. Je m'empresse d'ouvrir l'enveloppe. Quatre lignes seulement d'une écriture virile, penchée sur la droite :

 

Méfiez-vous de Didier et de son frère jumeau.

 Prenez bien soin de vous.

 Bisous sur le front…  Lucas 

 

Malgré la bouteille de whisky - que je m’étais juré de ne pas toucher-bue, je terminais les grandes lignes de mon prochain opus. Quel fieffé salopard pensais-je toutefois ! Me servir des tracas de la petite Solange pour rédiger mon nouveau roman, je n’ai donc aucun scrupule ? Et bing ! Les souvenirs résonnent. Où est-il ce pote qui il y a encore quelques temps, savait trouver les mots justes et calmer mes angoisses ? Parti, envolé… libre. Et si tout partait de là. De son départ prématuré. Putain de mélancolie quand tu nous tiens !

 

Toi, l’ami, tu pensais que pour réussir, il ne fallait avoir aucun scrupule et tu étais dans le mille. A quoi bon se voiler la face. Et merde, après tout, je n’ai pris que la trame de ses mésaventures à la petite chérie et je t’ai monté ça à la sauce " provoc". J’ai mal à la nuque et au dos d’avoir bossé et picolé toute la nuit. Ceci dit, je n’en reviens pas d’avoir pissé ma copie aussi vite. Il va falloir mettre la main sur "Petit banquier" bien que les flics s’ils font bien leur boulot devraient remonter jusqu’à lui puisqu’ils ont le frangin depuis hier. Enfin avec eux… rien n'est sûr.

 

"Quel rôle Solange tient-elle vraiment dans cette histoire ?" est devenue la question vedette de mon hit parade personnel. "Quel jeu joue-t-elle avec moi ?" arrive en second sur le podium. Et "j’ai la tête qui va exploser si je ne dors pas" est la constatation et la prescription à suivre d’urgence si je veux m’accorder une chance d’y voir clair avec mes sentiments.

 

C’est dingue comme nous sommes tous déglingués par cette fichue vie qui nous en fait voir de toute les couleurs, mais dont bizarrement nous avons une peur bleue qu’on nous l'ôte. Méditation à deux balles certes, mais qui a le mérite de m’endormir comme un bébé.

 

C’est tout de même avec la tête dans le sac que j’ai émergé le lendemain matin. Le conseil de la nuit est simple. La personne la mieux placée pour éclaircir ce paquet de nœuds est derrière cette porte d’hôpital affublé du chiffre 7. J’étais d’autant plus remonté qu’avant de venir frapper à cette porte, j’étais retourné à Montmartre, dans le bar où nous nous étions retrouvé Solange et moi. La chance ou le hasard a fait que le garçon qui nous avait servis ce jour-là était présent et j’ai donc pu le questionner. J’appris, de la sorte, ce qui s’était réellement passé alors que je cavalais comme un dératé derrière ma petite voleuse de l’Est. Vous vous souvenez ? Je n’avais donc pu voir que deux hommes sensiblement de la même taille, de la même corpulence, de la même couleur de cheveux s’étaient approchés de Solange afin de l’aider à se relever après sa malheureuse chute.

 

"Ils ne sont pas resté plus de… deux minutes avec elle. Ce qui m’étonne tout de même, c’est qu’elle n’avait pas l’air si mal que ça après l’agression. Je la revois se frotter la tête, j’ai vu un filet de sang sur son bras…c’est ce qui m’a poussé à appeler les flics, qui ne sont pas venus du reste. Quand je suis revenu, les deux types avaient disparus, restait une vieille femme qui était penchée sur elle. Votre amie s’est levée et est parti. Je vous ai vu revenir près d’elle, j’ai lâché l’affaire ».

"Et les deux hommes, vous ne les avez pas revus ?" demandais-je au sympathique garçon.

"A vrai dire, je n’en suis pas sûr, enfin, ce que je veux dire, je n’en mettrai pas ma main au feu, mais j’ai l’impression qu’un des deux types est repassé ensuite dans un cabriolet… "

"Jaune" dis-je en lui coupant la parole.

"Tout à fait. C’est pour ça que je l’ai remarqué".

"Vous ne pouvez pas savoir le service que vous venez de me rendre. Je peux faire quelque chose pour vous ?".

"Non, occupez-vous de la petite, elle est bien mignonne. Mais faite attention à vous, il y a du monde sur le coup j’ai l’impression" me dit-il avant de retourner à ses occupations.

 

J’ai roulé comme un fou. Que foutaient-ils à Montmartre ? Non, la question ne se pose pas ainsi ? Comment savaient-ils que nous avions rendez-vous à cet endroit ? En suivant Solange ? Que voulaient-ils lui faire en pleine rue ?

La porte de sa chambre était à peine entre-ouverte, aussi je décidais de ne pas frapper mais de la pousser simplement. Puisque tout était calme contrairement à ce que je m’imaginais. J’allais peut-être du coup pouvoir l’observer comme l’autre fois.

 

Le spectacle qui était donné dans la chambre 7 était tout autre. Charles-Antoine tentait, ni plus ni moins d’étouffer son ex. J’ai dû attendre quelques secondes avant d’intervenir tellement j’étais surpris. Ensuite et avec un plaisir immense, et dégagé de toutes retenues, j’ai massacré le petit banquier de centaines de coups. Ceci pour plusieurs raisons. La première était dû au fait que ce qu’il était en train de faire n’était pas bien du tout. La seconde était que sa gueule de premier de la classe ne m’était jamais revenue. Enfin la troisième était l’addition de la première et de la seconde et ça, ça a failli le tuer. Je dois d’ailleurs au passage remercier la multitude d’infirmiers qui est intervenue afin de me l’arracher des mains. Sans la calmante injection dont ils m’ont fait profiter, j’eusse risqué de payer une lourde note au vue de l’irréversibilité de mon geste massacreur.

 

Je me sens étrange. Je flotte, l'esprit dégagé de toute émotion alors que pourtant j'ai failli mourir par deux fois en même pas deux jours. Le médecin est venu me rendre une petite visite, entouré d'une cohorte d'internes en médecine

 

Il parlait de moi en disant "elle", comme si je n'existais pas, comme si je n'étais pas là.

Sans me demander mon avis, il a tiré le drap, remonté ma chemise de nuit d'un geste brusque pour leur montrer un petit point rouge… sur mon sein droit ! Bande de petits veinards ! Voilà tous ces hommes au regard salace, contempler avec réjouissance ma poitrine, qui convenons-en est tout à fait charmante.

 

"Elle a eue beaucoup de chance. La première injection au bras était un leurre. Celle-ci, dans le sein s’est faite trop rapidement. La substance s’est répandue aussi bien dans la partie graisseuse que musculaire. Aussi l’effet s’est en quelque sorte divisé et lui a laissé la vie sauve. C’eut été dommage, n’est-ce pas messieurs" concluait le médecin avant de tourner les talons. Tout ce petit monde quitta la chambre sans me dire au revoir… et sans avoir rabattu ma nuisette verte ou mon drap vert. J'enrageais.

 

Deux jours se sont écoulés, je crois.

Charles-Antoine est parti rejoindre sa crapule de frère à Fresnes pour double tentative de meurtre sur ma petite personne. Monsieur l’auteur, mon bon samaritain est dans la chambre voisine et semble avoir du mal en se remettre de la dose de tranquillisant qu’ils lui ont administré. "Il se refait une santé" me rassure la gentille infirmière humaine prénommée Cécile.

 

Lui devant la vie, je considère normal de lui rendre une visite de courtoisie. Enveloppée d'un peignoir vert, aimablement prêté par l'hôpital pour dissimuler la partie la plus rebondie de mon anatomie, je me rends, d'un pas hésitant, vers sa chambre. La porte est largement entrouverte et pourtant je n'entre pas.

Comme il se doit dans un hôpital digne de ce nom, l'aide-soignante est en train de faire la toilette de Lucas sans penser à sa pudeur. Il semble encore dans les vaps. Chacun son tour.

Dissimulée derrière la porte verte, je redécouvre avec une émotion non dissimulée le torse viril de cet homme. Sa poitrine est large, rassurante, une jambe aux muscles longs s'échappe des draps. Plus que tout, la vue de ses mains éveille en moi des songes de cajoleries inavouables. Absorbée par mes idées scabreuses, je ne vois pas venir vers moi la toiletteuse pour hommes qui, regard goguenard et riche de sous-entendus gênants, me propose d'entrer sans faire de bruit.

J'obtempère aussitôt sans me faire prier et m'approche silencieusement de lui.

Je reste là, immobile, à le contempler, habitée de désir et de tendresse.

Les infirmières sortent en me souriant.

Je ne sais pourquoi, je n'ai pu refreiner mon élan et ai déposé sur son front un baiser chaste. Mal m'en a pris, car je poursuivais par un baiser sur ses paupières closes, sur son nez, sur son menton mal rasé qui râpait un peu. Cette sensation délicieuse me fit perdre la tête et déposais un dernier baiser sur ses lèvres minces, parfaitement dessinées.

 

Un souffle chaud et léger a balayé mon visage, un murmure presque inaudible a caressé mon oreille. Une main douce mais ferme en fit de même sur ma cuisse.

 

"Solène ?" dit-il la voix rauque et encore endormie.

Je hais cet homme, définitivement.

 

Qu’auriez-vous fait à ma place ? Ne soyez pas vulgaire, messieurs. Même si la situation est propice à ce que les choses dégénèrent, un petit quelque chose m’empêche de faire le pas. C’est qu’il en est coulé de la flotte depuis que j’ai rencontré Solange. Non, après ce que nous venons de vivre tout les deux, je ne crois pas l’union possible. Je me sens comme une espèce de grand frère, de "protecteur". De son côté, il va falloir oublier son petit banquier, se refaire une santé. N’est-elle pas à l’endroit où il faut pour ça ?

"Toi aussi, t’es à l’hosto !" pensez-vous fortement.

Eh bien, justement plus pour très longtemps. La petite a détalé en entendant le prénom d’une autre, alors juste le temps de remettre mes fringues et je me tire. Je m’envole. Je prends la poudre d’escampette.

 

Solène est le prénom de l’héroïne de mon nouveau roman. Très inspiré, comme vous le savez, de l’aventure que je viens de vivre. Il m’eut été facile de gagner un paquet de blé en pariant à l’avance sur la susceptibilité de Solange en prononçant un autre prénom que le sien au moment précis où ses baisers se faisaient révélateurs de la suite à donner à notre histoire. Bah ! Belle comme elle est, elle s’en remettra. Il est vrai que je ne me suis pas vraiment étendu sur sa description. Je ne vous parlerais, alors, que de ses yeux noirs qui à l’avant du Titanic auraient fait fondre l’iceberg meurtrier. Vous riez ! Je vous assure que j’exagère à peine.

 

Seulement, je ne sais plus trop à qui je fais allusion. A Solène, la plus belle fille qui se soit extirpé de mon imagination. A Solange, qui a su me métamorphoser en un être capable d’aider son prochain. Qui l’eût cru, il y a encore de cela seulement quelques jours ? Etait-ce écrit là-haut comme le dit « Jacques » le héros fataliste de Diderot. Quoi qu’il en soit, je quitte l’hôpital avec son sourire dans la tête, celui de Solange bien évidemment. Ma muse désormais. Une légère brise me caresse le visage alors que je pousse une porte dérobée me facilitant une discrète sortie. J’aime la vie ! Je veux écrire encore et encore. Shakespeare à indéniablement raison, le monde est un vaste théâtre où il fait bon se promener. C’est ce que je fais en rendant visite au seul animal capable de me comprendre. Je me garde bien toutefois de l’approcher, on ne sait jamais ce qu’une caresse d’ours peut engendrer…


Date de création : 10/07/2007 @ 14:17
Dernière modification : 27/02/2010 @ 15:23
Catégorie : Nouvelles
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