Inspiration Je n’arrivais plus à écrire. Pas une ligne. Plus un mot ne dégoulinait de mes pensées pour troubler la page blanche. En même temps, je ne pensais qu’à ça. Du matin au soir, en passant par le midi. Qu’à ça ! Vous lisez ces lignes et vous vous dîtes : « Eh bien, si l’inspiration ne lui vient pas, qu’il n’écrive point. C’en est assez de tous ces écrivains. D’ailleurs, c’est dingue en France, tout le monde écrit », mais je vous réponds : « Et ma progéniture, qu’en faites-vous ? Que faites-vous de ma descendance fière des premiers écrits de leur vieux père (Vous ne les avez pas lus ? Normal, ils sont encore à ce jour dans mon tiroir. Mais, ces enfants, tomberont un jour dessus, et alors, ravis de découvrir la prose et la syntaxe sans égale de leur géniteur, chercheront à faire éditer ces textes, et qu’il vous en déplaise, ils y parviendront), alors, voilà, j’étais au point « indiscutable » où il me fallait prévenir cette folle envie qui allait dévorer William et Marie aujourd’hui âgés de neuf ans et de vingt mois. Donc, par une nuit où je ne trouvais pas le sommeil ; où je faisais la crêpe à chercher la bonne face qui m’absorberait nuitamment ; une idée saugrenue vit le jour : puisque je ne trouve pas matière à écrire, c’est que ma vie ne me procure pas le suc nécessaire à la chose. Il me faut donc provoquer la substance. N’entendez point que je m’ennuie, puisque c’est exactement le contraire qui m’arrive. Je fourmille d’énergie. J’ai fait allusion plus haut - décidément vous me poussez à la répétition – mais bon, puisque vous lisez ces lignes, je vous dois bien ça - bref, j’ai deux enfants. Et, je vous garantis, qu’une vie ne peut être monotone lorsque l’on a deux bambins ; aussi adorables soient-ils. Je dois ici prendre des pincettes, car comment susciter chez ces enfants l’envie d’éditer les textes de leur paternel, si je les accuse d’être dans ces mêmes textes envahissants. Ils pourraient, à juste titre, m’en vouloir et trouver beaucoup moins séduisante ma verve linguistique. Pas facile, commencez-vous à comprendre d’être papa-auteur. Je me suis penché sur les sources d’inspiration de certains grands auteurs, justement. Force est de constater qu’elles ne coulent pas très loin de leurs pupitres. Combien même puisent-ils littéralement leurs encriers dans leurs puits quotidiens. Fichtre, il va donc falloir tout dévoiler. La cuisine de ma femme, les devoirs de William, les pleurs noctambules de Marie, les problèmes mécaniques des voitures, les collègues, les factures… Non, je plaisante et c’est là où je voulais en venir. Il nous faut à nous qui voulons écrire, étoffer notre vie quotidienne. Comment ? Eh, eh, tout est là ! Personnellement, j’ai commencé, n’en déplaise à ma femme, à avouer, alors que j’étais dans un ascenseur avec une pure beauté, combien je la trouvais agréable à regarder. Cela peut vous paraître simple à exécuter, mais je vous demande de me croire, j’ai pris énormément sur moi pour adresser ces mots à cette jolie dame. Je ne m’étais nullement préparé à la chose. Je savais que je voulais bousculer ma petite vie, mais, prendre de bonnes résolutions est une chose, passer à l’acte en est une autre. De ce fait, je guettais ces derniers jours, les excentricités qu’il me serait envisageable de concevoir. Je m’apercevais toutefois que plusieurs solutions nous sont offertes chaque jour pour sortir du petit côté plan-plan qui berce nos journées. Je tergiverse ; ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas un dragueur-né. J’aime ma femme et même si je regarde les jolies filles, mon cœur n’est pas volage. Néanmoins, il battait la chamade. Ma gorge est devenue sèche en un rien de temps quand en arrivant devant l’ascenseur pour rejoindre ma voiture, j’ai constaté que la juriste du cinquième avait eu la bonne idée de me précéder. « Je suis bien aise de ce hasard chanceux, lui dis-je, nous ne nous connaissons pas, bien que nous nous soyons croisés maintes fois. Aussi, je tiens à vous faire part de mon sentiment qui vous qualifie d’être la plus belle femme de l’entreprise. » Rien. Absolument aucun signe ne s’est échappé de cette sculpturale personne. Seul l’ascenseur s’est manifesté. Elle y est entrée la première, ce qui prouvait qu’elle était vivante. Je l’ai suivie. Elle s’est mise dans le fond de la cabine. Je suis resté penaud proche de l’entrée. J’ai appuyé sur le bouton 1er sous-sol. Les portes se sont refermées sur nous dans le plus grand silence. Je souffrais du feu qui brûlait mes joues et ne savais où poser mon regard. J’oscillais des consignes à suivre en cas de panne au cendrier où j’allais finir mes jours si rien ne se passait d’ici-là. Dans cet espace visuel limité, sa main droite fit son entrée. Une main d’une finesse inégalable. Ses ongles manucurés couleur rubis ont fait pâlir mes joues. Son index s’est raidi alors que ses acolytes se sont légèrement recourbés dans le creux de sa main. Le bouton « arrêt » fut l’élu de son choix et notre descente fut stoppée net. J’ai pivoté vers elle, le sourcil interrogateur. Sachez qu’elle était bien plus belle que la description que je vais vous en faire. Ses cheveux blonds soyeux ondulaient jusqu’à ses épaules. Sa peau légèrement cuivrée laissait exploser l’éclat bleu de ses yeux mi-clos. La volupté de ses lèvres était soutenue d’un rose nacré. Cette bouche faisait facilement penser à une petite mandarine venue d’une autre planète. Elle portait un grand manteau noir qui recouvrait aux trois-quart son corps fin ainsi que de gracieux fils de nylon noirs entrelacés vêtaient ses jambes au galbe parfait. Ses souliers soulignaient la volonté de cette femme à ne porter sur elle que de beaux atours. Sans être trop prétentieux, je pense que de cette femme, je n’aurais fait qu’une bouchée. Mais restons sérieux et n’oublions pas le sujet qui nous a réunis : le manque d’inspiration. J’entends marmonner la gente masculine qui aurait souhaité en savoir plus sur cette intrigante personne. Je comprends. D’autant plus qu’il m’a fallu pour décrire cette femme fatale, l’imaginer. La concevoir des orteils aux fameux cheveux blonds ondulant légèrement. Sans parler des formes cachées sous ce grand manteau noir qui, je vous le garantis, n’avait rien à envier aux poupées russes qui déferlent dans nos magazines. Mais, encore une fois, revenons à nos moutons et récapitulons.
L’écrivain doit puiser non loin de lui la matière première de ses néanmoins fictions. Vous suivez, tant mieux. J’avoue qu’il m’arrive parfois de me laisser distancer par mes propres idées. Bon ! Une fois écrite, la copie se doit d’être lue. Evidence même, soupirez-vous impatient. Et par qui, tête de pioche ? Par madame dans mon cas. Et comment imaginez-vous la conversation lorsque, la-dite dame, parcourt les lignes relatives à la cage d’ascenseur sus-citée et sans vilains jeux de mots. Je vous le donne en mille : « Cette juriste du cinquième, elle est vraiment si belle ? Tu l’as croisée vraiment tant que ça ? Ai-je des questions à me poser sur notre relation de couple ? Est-ce juste un fantasme ou l’envie de passer à l’acte te tarabuste ? Souhaites-tu qu’on en parle ?». D’un côté, je peux être satisfait, elle a marché. De l’autre, croyez-vous sincèrement que c’est de cela dont je voulais parler. Non, bien sûr. J’ambitionnais une conversation élogieuse à propos de mon style ; éventuellement de mon humour ; quelle qu’en soit la couleur. Pas facile. Non vraiment pas facile de laisser galoper son imagination sans lui avoir scotché un collier autour du cou. Au pied ! Pas bouger ! J’en reviens au même point. Qu’écrire ? Vous faites de même : « Lâche le clavier et va te promener !». Et vous avez raison. C’est en suivant votre conseil que j’ai trouvé une piste à explorer. La pervenche. Non, pas cette jolie plante herbacée des lieux ombragés, aux fleurs bleu clair ou mauves, aux pétales incurvés. Non, je parle de ces bipèdes munies de carnet vert qui vous font sortir des insanités après qu’elles soient passées près de votre auto. On dit des fientes d’oiseaux qu’elles sont nocives pour la carrosserie des véhicules. Que dire de ces papillons inertes et immondes qu’elles laissent sous votre essuie-glace droit. Tout ça, sur le simple prétexte que la tolérance qui vous était concédée de stationner à cet endroit ne vous est plus accordée, pan ! Eh bien, je l’ai fait. Je m’en revenais de je ne sais quelle promenade, quand penchée sur mon pare-brise, un tout autre modèle de femme que celui de l’ascenseur, me laissait une trace de son passage. Je vous plante le décor. A seulement quelques enjambées de mon pied gauche, son postérieur. Mon intention d’agir singulièrement fut lancée de mon cerveau au reste du corps. L’ensemble de mes muscles furent d’accord dans la seconde qui suivit. J’accélérais le pas. Je me sentais investi comme ce footballeur qui tient la victoire de son équipe au bout du pied, l’arrière-train de la contractuelle faisant office de ballon. Je calculais comme un apothicaire la force qu’il me fallait pour que le shoot soit gagnant. Eh bien, voyez comme nous sommes faits. Malgré mon intention d’agir, tout différemment envers cette femme qu’avec la blonde juriste, mon cœur battait la même chamade. Mon gosier s’assécha exactement de la même manière que si je m’apprêtais à avouer mes pulsions à une resplendissante beauté. Eh bien, cher lecteur, tout ça c’est encore du vent. De l’exagération. Que dis-je de l’extrapolation ! Comment voulez-vous que je puisse poursuivre des propos pareils avec deux enfants en bas âge ? Comment voulez-vous que je leur fasse passer les messages de tolérance et d’indulgence, si leur père bafoue les règles les plus élémentaires de son pied gauche ? Même si ça porte bonheur. Non. Rappelons-nous qu’ils doivent être fiers des écrits paternels si ce dernier tient un jour à être édité. Retour à la case départ. Bizarrement, j’ai le sentiment qu’à présent vous êtes mieux à même de comprendre les méandres de la création littéraire. Vous voyez les difficultés existentielles qui peuvent en découdre. A l’apparition de l’idée, nous l’étudions, nous l’examinons dans les moindres détails, tellement parfois qu’elle perd de son charme, alors la voilà qui s’enfuit. Nous buvons parfois beaucoup en attendant la prochaine. Il y a quelque temps. Lors d’une garde à vue. J’ai passé quelques heures avec un éminent chirurgien. Nous étions, lui et moi, légèrement éméchés ce soir-là et de ce fait nous nous sommes entendus. A dire vrai, c’est moi qui l’ai entendu. Il avait cette nuit-là envie de faire le point. Un peu comme moi, aujourd’hui. C’est pourquoi, j’aimerais vous faire part de son histoire. Appelons cette sommité du bistouri, monsieur Paul Varenne. Sachant que cet homme a cinquante-cinq ans, il m’est aisé de vous situer le début de son histoire, il y a quarante-six ans, alors qu’il était âgé de neuf ans. Le petit Paul, deux ans auparavant, avait vu débarquer dans sa vie et celle de ses parents, une petite sœur nommée Carole. Dans un premier temps, les deux enfants, malgré leur différence d’âge, s’entendaient à merveille. Puis, le défilé incessant de la nombreuse famille venue faire risette à la petite dernière avait un tantinet agacé le grand frère. Et qu’elle est mignonne par-ci et qu’elle a de jolis yeux par-là. Il m’eut été facile de déceler un sentiment d’irritation à ce moment précis de la narration de mon camarade de cellule. Mais, le grand nombre de whisky que j’avais ingurgité anesthésiait mes facultés prémonitoires. Il poursuivit toutefois son récit. J’en fais de même. Au fur et à mesure que la jolie Carole grandissait, les éloges sur la beauté de ses yeux croissaient également. Paul qui avait hérité du regard chocolat du papa se sentait de plus en plus exclu de ces qualificatifs purement esthétiques. Il n’osait plus regarder ses parents, eux, si émerveillés dès qu’ils étaient sous l’emprise des prunelles de sa petite sœur. Sa réaction fut stupide, je vous l’accorde. Il le dit lui-même, quarante-six ans après. Mais, la faute reposait-elle seulement sur cet enfant. Cela reste à méditer. Quoiqu’il en soit, une nuit de pleine lune, de son index - à croire que l’on fait tout de ce doigt-là -, il délogea de leurs orbites ces yeux magnifiques. Vous êtes horrifiés et vous avez raison. Je le fus également en entendant ses mots. Je crois même avoir été à deux doigts de régurgiter sur l’auteur de ce geste à jamais impardonnable. C’était sans compter sur la vocation qui venait de s’emparer de notre protagoniste. Ce futur petit génie avait tout prévu avant de commettre cette action ô combien répréhensible. De sorte qu’avec une minutie sans égale, il déposa les deux globes dans une petite boite pleine de glaçons. Selon ses propres mots, ils n’avaient à ce moment précis plus rien d’exceptionnels. D’énormes et horribles cris suivirent cette manipulation. Eh bien, vous le croirez si vous le voulez, mais le petit Paul avait si bien préparé son coup, qu’il fut impossible de l’accuser. Cela n’est même pas venu à l’esprit de ses parents, d’ailleurs. Il avait soigneusement manigancé pour faire croire à un vol crapuleux d’yeux. La presse s’empara de l’affaire, mais rien, absolument aucune piste ne put permettre aux enquêteurs de trouver le coupable. La seule chose qui avait profondément changé était la fin des salamalecs autour des yeux de la petite dernière. Dès lors, le frère et la sœur furent inséparables. Il se serait coupé en quatre pour palier le handicap de Carole. Il lui apprit à se diriger, à s’habiller, à manger. Il ne laissait à personne d’autre le droit de l’accompagner à l’école des non-voyants. Les années passèrent sans jamais les séparer. Il fit médecine et remporta haut la main les examens d’entrée aux grandes écoles d'ophtalmologie. Carole enseignait aux enfants atteints de cécité les rudiments de la langue française. D’après son frère, elle était d’une beauté impressionnante et bon nombre d’hommes se retournaient sur son passage sans qu’elle en sache rien. Les événements qui ont suivi vont peut-être vous dire quelque chose si vous lisez la presse. En effet, l’information fit du bruit à sa parution. Paul Varenne fut le premier chirurgien à permettre à un patient aveugle de recouvrer la vue. Jusqu’ici, seul Jésus y était parvenu. C’est peut-être depuis ce jour qu’il ne faut jamais dire fontaine… Attention, ne dérapons pas et poursuivons le combat. Vous êtes intelligent et votre perspicacité veut griller les étapes. Eh bien allons-y. Le petit Paul a toujours avec une précaution d’orfèvre conservé les yeux de sa sœur. Et puisqu’il est parvenu à la chose incroyable de rendre la vue à un illustre inconnu, il n’y a évidement qu’un pas pour permettre à sa sœur la même miraculeuse opportunité. Nous en sommes là, cher lecteur, au moment précis où je dois, oui ou non, continuer cette histoire totalement folle. Le moment crucial est venu où je dois vous avouer que tout cela est encore issu du fruit malade de mon imagination. Ne m’en veuillez pas. Le manque d’inspiration, selon les spécialistes, peut produire ce genre de réaction névrotique. Ce n’est pas grave en soi, car ces moments d’absence sont souvent suivis de moments de vérité et c’est ce qui compte. Je m’y soumets. J’ai pendant des années aidé une blonde magnifique à traverser la rue juste devant mon lieu de travail. A tel point que nous en sommes arrivés à déjeuner ensemble le midi. Puis de fil en aiguille, nous avons pris le thé le samedi après-midi. Un jour, sans m’en avoir fait part auparavant, elle a disparu. Etant un homme marié, je n’ai pas cherché à remuer ciel et terre pour la retrouver. J’ai pensé qu’elle avait dû mettre fin à ses jours. Elle si belle et aveugle, c’était envisageable. Puis, elle a réapparu, comme ça, du jour au lendemain, traversant seule la rue pleine d’autos. Les hommes, au volant, à pied, s’arrêtaient tous pour la contempler. Elle souriait à présent, heureuse de constater qu’elle plaisait. Je me suis fait tout petit, elle était devenue trop bien pour moi. Les jours ont défilé jusqu’à celui où je me suis décidé à lui dire combien je la trouvais belle. Dans un premier temps, elle ne m’a rien répondu, elle a juste fermé les yeux. Nous sommes entrés dans l’ascenseur sans un mot. Puis, de son index décideur, elle a provoqué l’arrêt de la machine. Nous nous sommes aimés comme un couple met une vie à s’aimer. Elle est partie de son côté et moi du mien. J’étais tellement bouleversé ces derniers temps que j’en avais oublié que ma voiture était garée à l’extérieur... Sur mon pare-brise, une contravention. Je la pris avec une précaution toute particulière. Je scrutais aux alentours afin de voir si la plante gribouilleuse était encore présente. Bingo ! elle est en plein travail de l’autre côté de la rue. Je m’approche discrètement de la personne et passe à l’attaque. Je me rue sur elle, l’embrassant sur les joues, la remerciant vivement d’avoir marqué de son stylo le jour et la date de ce jour merveilleux. Ses collègues peu habituée à ce genre de manifestation m’ont sauté dessus et conduit au commissariat sans me laisser le temps de m’expliquer. Et tant mieux, parce que devinez qui je rencontrais ce jour-là dans un état d’ébriété avancé… Le docteur Paul Varenne bien évidemment ! Et je lui avouais ce soir-là combien j’étais triste de ne point trouver l’inspiration. Que je n’arrivais plus à écrire. Pas une ligne. Que plus un mot ne venait troubler la page blanche. Qu’en même temps, je ne pensais qu’à ça. Du matin au soir, en passant par le midi. Qu’à ça ! « Bois donc un coup, m’a-t-il dit en sortant discrètement une fiole de sa poche intérieure. Ceci avant de me raconter son étrange histoire. Voulez-vous que je vous la conte à mon tour ? Non ? Pourquoi, non ?
Date de création : 09/07/2007 @ 20:21
Dernière modification : 05/09/2009 @ 14:15
Catégorie : Nouvelles
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