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Pour lui faire entendre ce que j'avais sur le cœur, il me fallait boire. J'ai bu. Entre autres. Imbibé, poudré, le plan minutieusement élaboré s'est écroulé. Restait à tailler dans cette jungle de reproches d'un verbe tranchant. Foncer en boule vers ces quilles anecdotiques branlantes. Les exploser !
Ça part de loin ! Ici, un puzzle de millions de pièces aux couleurs unies où les strates du temps sont à peine perceptibles. Difficile reconstitution. Là, morceaux de vie répandus, maculés et puants. Blancs écrémés pour les langes. Bleu ciel pour l'âge de raison. Doré nicotineux pour l'adolescence. Ne cherchez pas cette teinte, c'est une sournoise qui orne les parois des poumons pour mieux les asphyxier. Plus grise que blanche est la poudre de la maturité. Ne la cherchez pas, non plus, elle aussi œuvre cachée dans les cavités ou gaines vitales. Ambré douze ans d'âge pisseux pour la quarantaine… sans glace !
Envie de lui saisir puissamment la tête de mes deux mains. L'implorer, yeux dans les yeux de tout stopper. De refaire le chemin en arrière. Mon dieu suis-je si ivre pour débiter pareilles inepties. Je me devais d'être percutant. C'était le rôle que je devais jouer. Je l'aime, cet idiot, je voudrais le saigner pour que s'épanche de son corps ces visions pessimistes. Ce non goût de la vie. Il avait toutes les cartes en main pour mener une vie tranquille. Une petite vie de famille respectable. Cette icône d'Epinal lui a fait si peur qu'il a sans cesse pris les chemins sinueux de l'autodestruction ?
Quel parcours… d'un joli poupon qui passait de bras en bras à cette tronche de dégénéré, refoulé de casting en casting. C'est une audition spéciale "Sa gueule" qu'il aurait fallu pour qu'il ait une chance. Titre : "A celui qui se tire vers le bas !" Bien sûr que l'on ne naît pas égaux là-dessus, comme sur tout le reste, mais on se bat, on peaufine, on n’encourage pas la démolition dès le biberon. Aujourd'hui, dans ces toilettes d'un bar branché, ses yeux pleins de pluie ne rayonnent plus. Les mots qui parviennent à franchir le seuil de ses lèvres ne sont que des marques d'expédients liquides. Il n'a plus les moyens pour les autres ou si peu. Il tenterait bien le jeté sur rails ou la nonchalante défenestration. Comme ces mémorisations de textes qu'il repoussait au lendemain, il renvoie la fin de son histoire à d'autres nuits. Sa voix. Sa voix était saisissante lui a t-on répété maintes fois. Les vibrations de sa voix faisaient frémir jusqu'aux dentelles. Il pouvait… Il aurait pu… S'il s'était… Envie de lui saisir puissamment la tête des deux mains. L'implorer, yeux dans les yeux de tout stopper. De refaire le chemin en arrière.
Il baisse les paupières. C'est tombé si près de lui. Tout près. Juste à côté. Il a en mémoire cette brune avec qui il s'est agenouillé à la chapelle miraculeuse. Ces deux comédiens en herbe ne pouvaient que formuler le vœu d'emplir les scènes de théâtre ou les écrans de cinéma.
C'est ce qui est arrivé très vite à la jeune femme. Leurs lèvres se sont éloignées. Ses mains n'ont plus parcouru son corps de Déesse. Destins différents. Pas le même chemin. On ne mélange pas les torchons et…
Le bruit du tiroir cœur résonne. Les fumées de cannabis réconfortantes arrondissent les angles. Déforment le miroir. Eloignent les alouettes. Shakespeare s'entête à faire mourir Juliette. Il cherche sa place. Il ne jouera jamais Hamlet. Peut-être un valet de comédie. Il n'a pas les couilles de Richard III pour améliorer son ordinaire. Il s'enfume seul sur son matelas volant, prisonnier de sa chambre de banlieue. Il vacille pour mieux supporter cette chape à son réveil. Ce poids qui alourdit sa démarche. A trente ans, il est déjà vieux. Lui saisir puissamment la tête des deux mains. L'implorer, yeux dans les yeux de tout stopper. De ne pas faire un pas de plus vers cette histoire pourrie.
Ses succès ? C'est tombé si près de lui. Tout près. Juste à côté. Dans des trous que l'on rebouche, il a laissé des copains de débauche. Il est passé sans overdose. D'autres lèvres. Des jambes de biches. Minois de princesses. Fusion corporelle enflammée d'une passion destructrice. Les mots qui cassent parce qu'ils ont peur. Peur d'aimer pour deux. Souffrir seul paraît plus gérable. On se fustige d'insanités pour palier la douleur qui ensanglante l'âme. Trahison de sentiments. Trop d'amour tue l'amour. Les souvenirs ne se cautérisent pas. Automédication par absorption de spiritueux. Chimères mises en scène par un Bacchus, lui aussi désenchanté. Sur les petites scènes, les mots d'auteurs ne viennent plus à la caboche. La confiance de la dernière garde craque. Interstices où le doute s'infiltre. Incolmatables. Ce n'est plus une enveloppe corporelle qu'il habite, juste une cage d'os désincarnée.
Il ôte son masque de farceur et le vide apparaît. Béant. Couleur d'encre. Il puise dans sa tête cette encre qui griffe les maux sur la page blanche et rédige sans conviction l'enfilade de cris qui s'échappent par ses pores. Aucune compréhension de l'alchimie qui se déroule devant lui. Il trace des signes. C'est tout. Il s'y répand. Trahison des couleurs. L'establishment a dit noir, lui de le broyer, souhaite par instinct de vérité teinter sa page de cette hémoglobine qui dégueule des yeux d'Œdipe. Il n'a vraiment rien compris au film. Pas la bonne taille. Pas la bonne tronche. Pas le bon costume. Erreur de casting ! Cela en est presque drôle que ça revienne sans cesse sur le tapis immobile. Les feuilles noircies s'accumulent. Des yeux inconnus les parcourent. Les commentaires tombent. Tout près. Juste à côté. Simplement pas éditées. Cette fois, il sourit de cette proximité. C'est un vieux briscard de la déconfiture. Les cris vains.
Il a ses succès. Webmatiquement virtuels . Même plus de jambes de biches. Encore moins de minois de princesses. Elles sont encore plus belles. Professionnelles. Masturbation devant l'écran où il voulait briller. Contre-jour. Il s'est entraperçu dans la lucarne froide où défilaient les ébats. Cette image de lui le pantalon sur les chevilles. La main gauche sur la queue, la droite sur la souris. L'imperceptible perception de soi le fait flancher. L'affiche s'est décrochée. Elle s'est enroulée sur elle-même. Impossibilité de grimper en haut. C'était certainement la dernière chance de le saisir des deux mains. De le gifler férocement. De revenir avec les vivants. Ceux qui font semblant, mais qui s'aiment parfois. C'était fait. Le jeu était fait. Etre producteur de son film. Choisir son rôle parce qu'il ne supporte plus son image. La honte a sonné le gong du climax. Ce costume noir et cette putain de chemise blanche il va pouvoir enfin les mettre. Des images du film culte suintent du réservoir des chiens. Il en est presque beau avec son accessoire d'acier à la ceinture. Ses dernières économies y sont passées. Pas donné le ticket de la délivrance. Vraiment trop tard pour faire machine arrière. Une force invisible lui relève la tête. L'air frais de Pigalle rougit ses pommettes. Les putes qui l'avaient rejeté lui offrent de dégourdir sa queue ; il ne tergiverse pas. Aucune érection ne perturbe son pas. Farceur italien, il suit le canevas. Les sirènes de la nuit, blondes, brunes, rousses, obstruent l'entrée du bar. Impossible de ne pas toucher un bout de fesse, une ferme poitrine. L'image de la Déesse est apparue déclenchant une fuite lacrymale. Il était là son point faible. Il ne l'a jamais effacée. Les souvenirs ne se cautérisent pas. Une épave larmoyante n'est pas la bienvenue dans la nuit superficielle. Se cacher. Fuir. Encore.
Se prendre la tête dans les mains et se dire de tout arrêter. Refaire le chemin en arrière ? Vivre tout simplement ? Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
Les basses résonnent jusqu'aux toilettes des hommes. Tant mieux. Un bon film a une bande originale de qualité, ça va de pair ! Je vais lui dire ce que j'ai sur le cœur. Lui dire, yeux dans les yeux, que même si ce n'est pas facile, la vie mérite d'être…
Putain, je ne sais pas quoi dire.
Je regarde ce visage que je connais par cœur et aucun mot ne sort. La soufflerie ne fonctionne pas. Aucune projection de mots. Sont-ils terrorisés de ce qu'ils entraperçoivent ? Par la suite de l'histoire ? Mon dieu qu'ils sont malins !
Projection de la tête dans le miroir par mouvement de balancier du buste. Fortes douleurs frontales. Répétition du geste parce qu'un comédien digne de ce nom le fait pour être plus précis dans son jeu. Hommage à Monsieur Patrick Dewaere. Série noire. Choc plus puissant le nez a morflé. Aucun texte ne vient perturber le tableau. C'est mieux ainsi, le son nasillard est souvent attribué aux clowneries et cette scène ne doit comporter aucune faille drolatique.
Venant du front, le rouge gagne les cavités oculaires comme pour Œdipe cité plus haut... C'est un déferlement de signes culturels qui refoulent maintenant dans ces chiottes. Un savant mélange d'odeurs de sperme, de pisse et de merde attaque les sinus, facilitant malgré la douleur nasale la descente de la dernière ligne. L'apothéose ? La fraîcheur de l'accessoire d'acier sur la tempe bouillante.
Plus de retour. Plus de "couper !"
Ma main droite est prise par le flingue et ma main gauche tente de retirer la buée de cette saloperie de miroir qui ne veut plus me réfléchir. Ce n'est pas parce que je ne peux plus me voir que je ne veux pas me voir. C'est toute ma vie !
Face à face, je n'ai pas eu le courage de me dire quoi que ce soit. De me prendre la tête des deux mains et de tout poser. De retourner chez moi poursuivre la vie de chiotte. Mais vous, à qui je n'ai jamais rien demandé, je vous supplie de m'aider. De m'aider à compter jusqu'à trois. Un, deux, tr…
Date de création : 29/08/2011 @ 12:45
Dernière modification : 19/09/2011 @ 11:49
Catégorie : Nouvelles
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