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Vous pourrez dire ce que vous voudrez, dans sa mort, je n’y suis pour rien. Nous autres, nous n’avons aucune influence sur la vie et la mort de vos semblables. Nous ne sommes absolument pas en mesure d’opérer quoi que ce soi en ce sens; nous réagissons simplement à votre bon vouloir; emmagasinant vos pensées, vos doutes, vos prouesses… et cela toute notre existence. A ma décharge, je dirais même que c’est plutôt vous qui agissez parfois de façon violente en nous mutilant pour un rien ou pour si peu. A bien y réfléchir, peut-être eût-il été préférable qu’elle en fasse autant. Il est donc pertinent de s’interroger sur ce qu’aurait été son destin sans ma présence, mais cette supputation ne serait que littérature. Parce que la seule chose qui soit sûre est que j’ai été le mobile de son trépas.
En général, elle ne s’occupait point de ces sortes d’achats, et c’est par cette petite exception que notre rencontre se fit. Son choix se porta sur moi en fonction principalement de mon écarlate couleur, identique à celle d’un certain téléphone s’amusait-elle à susurrer. Ma tâche serait alors des plus louables, l’aider à briller dans certaines circonstances où elle avait peur de n’être que terne. Ainsi, comme un élève studieux, elle commença à glaner par-ci, par-là, la substance mortelle. Mais n’allons pas trop vite, car je pressens que vous m’accuseriez à tort de non-assistance à personne…
En danger ? Evidemment qu’elle l’était. Peut-on honnêtement penser que d’où elle venait les hautes sphères allaient lui rendre la vie facile ? Et puis, à se rendre si désirable peut-on leur en vouloir de l’avoir tant désirée ? Ils étaient si nombreux à vouloir la conquérir que les plus forts ont évincé les autres, d’une âme plus charitable, ce qui lui aurait été plus souhaitable. Evidemment.
Je pense qu’elle s’est créé son propre malheur en voulant à tout prix côtoyer ceux qui, croyait-elle, pouvaient combler ses lacunes de culture. Je la revois me saisir, dans son plus simple appareil, me confiant ses secrets par définition intimes. Comme une gamine, elle alignait ses sentiments, des plus puériles aux plus pervers. Parce que quand elle aimait, c’était à en devenir folle et surtout sans retenue. Son abyssale soif d’amour aurait mérité de connaître certaines règles ou du moins la principale : ne jamais dévoiler ses cartes. Eh oui ! En amour plus qu’en un autre jeu, il faut se méfier. Rester sur ses gardes, ne pas tout dévoiler, ne pas tout dire. Que les jeunes filles ne s’affolent pas et poursuivent leurs idylles, toutes les histoires d’amour ne finissent pas forcément mal. Ainsi, bon nombre de mes confrères en recèlent de merveilleuses. Mais de celles-ci ma maîtresse n’en connut point. Elle mit pourtant tellement de force à vouloir séduire. Peut-on lui en vouloir d’avoir souhaité être la plus belle alors qu’elle fut abandonnée dès le berceau ? N’est-il pas légitime de vouloir autant séduire puisque ni père, ni mère, ne vous a jamais consolé ? Combien d’entre-vous peuvent contredire qu’un bon gros câlin peut avoir raison de grosses frayeurs ou même parfois de toutes petites inquiétudes feintes justement pour avoir le plaisir d’être bercé entre des bras protecteurs ? Qu’importe la raison pourvu qu’on ait le réconfort. L’Amour. Elle, elle était toujours seule. Même après l’acte d’amour, elle était seule. Dans cette solitude, elle m’invitait à ses côtés où je restais silencieux, observateur, fidèle entre les fidèles. Toujours envieux de ces hommes qui avaient posé leurs mains dans le creux de ses reins. Les mêmes qui allaient la faire souffrir jusqu’à la faner pour l’éternité. Oh, que je vous maudis, messieurs !
A force de travail, elle gravit les échelons et parvint à imposer son image là où cette dernière est reine. Devenant presque malgré elle, l’icône torride de la gente masculine. Ah ! Passer une nuit avec elle ! Une nuit d’amour s’entend ! Une nuit inoubliable parce que tant fantasmée. Et tout son malheur est là. N’est-ce pas de la profonde goujaterie que de parler d’une femme de la sorte ? Parce qu’il n’est pas fait propos de flirt ou encore de petites amourettes… non, pas de tergiversation, nous parlons d’acte sexuel, c’est de cela, dont il est question. Lui ôter sa robe délicatement… Non ! Faisons-le avec passion, arrachons-la ! Mettons-la en lambeau et dénudons ce corps détonateur de pulsions érotiques. Le champagne de la meilleure qualité coule à flots et son rire emplit la chambre tant elle est heureuse de plaire, de vous plaire ! Vous l’approchez. Elle vous attend. Entre-ouvre ses lèvres, et ses yeux mi-clos vous hypnotisent. De ce moment vous ne voulez perdre aucun millième de seconde, vous voulez vous en délecter le plus longtemps possible. Suspendre le temps ! Arrêter les horloges ! Graver ce moment où votre main entre en contact avec sa peau, et surtout, surtout ne pas succomber trop vite à la jouissance… S’il est possible toutefois de résister à cette déferlante de sens.
Ce rêve là, vous êtes nombreux à l’avoir projeté sur vos écrans intimes. Suite à l’une de ses prestations dans l’un de ses films et cela aux quatre coins du monde. Force est de constater l’universalité de ses charmes, de ses formes, de son talent tout bonnement. Car telle était sa botte secrète; le soin qu’elle mettait à pratiquer son art, et là, comme en amour, elle ne rechignait pas à la tâche. Elle excellait.
Travailler. Travailler, toujours. Combler cet énorme fossé qui la séparait des gens qu’elle observait discrètement et qui lui semblaient tellement plus heureux qu’elle. Elle a eu quelques moments de bonheur, je le sais, elle me l’a confié. Et puis encore une fois, je n’avais de raison d’exister que dans le fait de l’aider à le combler, lui. Lui démontrer combien il ne parlait pas pour ne rien dire. Lui démontrer que ses confidences sur l’oreiller n’étaient pas tombées dans l’oreille d’une sourde.
Cela lui a plu… un certain temps. Parler avec la femme la plus sexy du monde de choses tellement secrètes, tellement dangereusement secrètes… Quel pied ! Elle qui leur avait paru si gourde malgré le fait qu’elle soit si bandante se révélait pourvue d’une intelligence digne de ces maîtresses des anciens rois de France. N’était-ce pas les glorifier dans leurs puissances que de vouloir les satisfaire au-delà de ce qu’ils venaient chercher chez cette pute. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, et j’en pleure encore, de cette manière dont ils l’ont traitée. Avec leurs belles petites gueules, leurs belles paroles, leurs grands slogans, leurs infinies promesses ! Avec derrière eux leur puissante famille. Qu’ont-ils fait ces beaux frangins dans leurs costards à deux mille dollars si ce n’est de l’avoir tuée après l’avoir baisée ?
Bien sûr que je m’échauffe ! Comment voulez-vous que je réagisse alors que je connais la vérité ? Oh ! Je n’ai aucun mérite, j’y étais. Comme à mon habitude à l’abri des regards indiscrets dans le pavillon d’amis…
Il est vrai qu’elle n’a pas prêté grande attention aux sommations que certains lui firent. Parmi ses amis, ceux qui ne l’avaient pas trahie, ceux qui lui disaient qu’à trop vouloir toucher le soleil elle se brûlerait… Elle aimait cette image qui la rapprochait du grand astre, elle en souriait et se resservait. Mélangeant les genres. Médicaments et spiritueux. Elle divaguait alors et menaçait trop fort. Elle voulait jouer, impressionner son monde, comme elle en avait un peu pris l’habitude. Cependant, les gens des studios ne sont pas les mêmes que ceux des bureaux, ovales de surcroît.
Ils sont venus eux-mêmes, lui demander après l’avoir culbutée, que je leur sois remis. Que je serais détruit, et qu’ainsi elle ne risquerait rien ; car ses menaces comme le vol d’un boomerang revenaient à présent vers elle avec une puissance digne d’un avertissement d’une pègre sans scrupule.
Sous les feux de l’intimidation, elle redevint la petite fille fracassée qu’elle était et implorait un tant soit peu de respect. Pourquoi la traitait-t’on comme un vulgaire morceau de viande, d’autant plus qu’ils en avaient joui de cette chair. En ressentaient-ils un déshonneur ? Regrettaient-ils leurs gentillesses et leurs caresses ? Elle s’était tant investie à leur procurer du plaisir, se laissant même parfois n’être qu’un… morceau… de… viande…
Je ruisselle d’encre à ces souvenirs. Il était 16 heures quand ils l’ont quittée, lui, l’homme en vue et son pantin, acteur sans talent qui leur servait de boniche. Il venait de lui dire qu’à son tour, comprenez qu’après son vénérable frère, leur relation était close. « Où est-il ? » répétait-il en parlant de moi. « Où est-il ? Où est ce putain de truc ? On a besoin de savoir. C'est important pour la famille. On peut prendre toutes les dispositions que tu veux ! » Elle, elle ne parlait plus, elle hurlait. Hurlait qu’elle en avait assez de se sentir délaissée, qu’elle avait le sentiment qu’on s’était servi d’elle et qu’elle était si furieuse, qu’elle était si en colère de leur façon d’agir… qu’Elle ferait appel à la presse afin de tout dévoiler sur les saloperies qu’ils étaient capables d’envisager ou avaient exécutées ; ne fusse que ce désastre de la Baie des cochons. « Porcs infatués que vous êtes, je vous maudis ! ».
Face à sa crise d’hystérie, ils ont quitté les lieux. La laissant tremblante de peur après les menaces qu’elle venait de subir par celui qu’elle ne voulait pas voir partir parce qu’elle l’aimait.
Il reviendra une dernière fois au 12305, 5th Helena Drive avec deux hommes, dont l’un portera une petite sacoche noire ressemblant à une serviette de médecin.
Ce fut très rapide. L’un des hommes passe par la fenêtre du pavillon principal, c’est notre « homme » ; il fait pénétrer ses acolytes. Celle qu’ils cherchent est dans le pavillon d’amis, elle va mieux car son psychiatre est venu lui prescrire des calmants ainsi que quelques paroles apaisantes. Il fallait au moins ça après la visite houleuse de son amant. Tout va très vite. La gouvernante est à nouveau congédiée, d’une manière similaire à la précédente : deux heures auparavant. L’ordre de « déguerpir sur-le-champ ! » est toutefois plus cinglant. La célèbre silhouette est imposante de charisme et il est alors impossible de résister. Tout va très vite. Il n’est plus question de savoir où je me trouve. Deux hommes éventrent le meuble classeur où je suis, le troisième pique de son dard mortel la belle. Sa peau légèrement cuivrée par l’été 62 venait de recevoir les rituelles gouttelettes du célèbre parfum numéro 5. Et, alors que je m’éloignais, mes pages pleines de ses intimes secrets, fermement tenu entre les mains de Bobby Kennedy, j’eus la chance d’apercevoir ce petit spectacle que j’aimais contempler lorsque nous étions seuls, elle et moi ; voir ses fines mèches platines bercées par le vent chaud venu du désert Mojave jouer avec la commissure de ses lèvres écarlates et pulpeuses.

Date de création : 06/07/2007 @ 11:07
Dernière modification : 05/09/2009 @ 14:14
Catégorie : Nouvelles
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