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Des gerbes d’étincelles s’échappaient de l’affrontement des pavés de la capitale contre les cercles métalliques des roues du carrosse. La nuit glaciale enveloppait la ville de son obscur manteau assourdissant de la sorte le fracas provoqué par la voiture lancée à pleine vitesse dans les ruelles parisiennes.
Connaissant son affaire, Ivan le cocher menait d’une main experte les quatre chevaux dans cette course diabolique. A l’arrière du carosse, je rongeais le peu d’ongle qu’il me restait sur le pouce, les yeux fixés sur cette belle créature endormie qui ne devait avoir guère plus de seize ans. Généralement, nous parvenions à parcourir la distance qui nous séparait de Fontainebleau en moins de deux heures. Ainsi, les exigences de la marquise étaient réunies, la lune était pleine et le doux breuvage officiait encore chaudement dans la poitrine de l’adolescente.
Mon père saura apprécier le zèle avec lequel j’honore sa femme et cette fois, peut-être, je pourrai approcher ma chère sœur Amélie et l’embrasser, la dévorer d’amour. Ils me devaient bien ça après tout, ne serait-ce qu’en contre-partie de l’admirable présent que je leur offrais. Le jeune âge de cette inconnue et sa santé parfaite faisaient d’elle l’écrin parfait des quatre litres couleur rubis qu’elle enfermait encore pour quelques heures et dont la marquise allait en partie s’abreuver avant la fin de la nuit.
J’ai toujours refusé d’assister aux pompeuses cérémonies où l’on subtilise avec minutie la sève des victimes sans pour autant prendre soin de leurs épouvantables douleurs. Leurs cris se faufilant sans retenue par tous les interstices du château et parviennent sans scrupule jusqu’à la cellule de ma sœur bien-aimée. Mon oreille collée à l’épaisse porte close de sa geôle, je l’entendais balbutier des mots incompréhensibles entrecoupés de sanglots.
- « Ne pas rester là, vous devez, vous savez » m’ordonnait le terrible Yvan qui prenait très au sérieux les recommandations des propriétaires du lieu, m’interdisant toute communication avec Amélie. Obéissant, j’allais me changer les idées en observant les loups dévorer les restes de la belle inconnue qui était à présent vidée de son sang.
Saviez-vous que les vampires ne satisfont pas tous de la même façon leurs appétits ? La marquise, elle, procédait d’une manière toute singulière et assez avant-gardiste et, « cerise sur le gâteau », relativement économique en cette année 1752. En effet, après avoir religieusement mordu sa victime, rituel obligatoire et incontournable pour tout vampire qui se respecte, elle prenait soin de ne ponctionner que le strict minimum de sang. Cela entrait d’ailleurs parfaitement dans le cadre du régime qu’elle s’était vu imposer par son compagnon et néanmoins médecin personnel. Mais reprenons !
Juste après avoir ôté ses canines la magnifique gorge de ses mets, le professeur Conge, Later de son prénom, ami fidèle de la famille et brillant inventeur de surcroît entrait en scène. Cet éminent savant sectionnait soigneusement les jugulaires des jeunes femmes et récupérait adroitement la l'élixir écarlate dans une jarre en or pour l’entreposer dans une machine de son invention.
Le Congelater, du nom de l’inventeur, conservait ainsi le précieux liquide dans le temps. Inutile de vous dire combien les vampires du monde entier informés du processus jalousaient la marquise. - « Non, monsieur, pas ici, vous rester ! » me lança ce satané Yvan. - « Pas bien les bêtes mangent quand êtes là vous. Et tentation prendre vous, monsieur père pas content si savoir » poursuivit-il en m’agaçant une fois de plus ; il fallait toujours attendre la fin de ses propos pour reconstruire le tout et enfin parvenir à comprendre ses dires.
Force était de constater que j’étais le seul ou presque à faire des efforts dans ce fichu monticule de pierres. J’obtempérais toutefois sans sourciller et quittais nonchalamment le chenil où soit-disant j’empêchais de se restaurer convenablement les bêtes sauvages du château. Perdu dans mes pensées, un tantinet mélancolique, je parcourais les longs corridors sombres et humides quand par inadvertance le professeur Conge me bouscula. Le choc fut brutal et m'irrita profondément.
Je dois avouer pour ma défense que depuis mon retour de la capitale, je n’avais pas dormi et surtout n’avait rien eu à me mettre sous la dent. Alors était-ce dû à la fatigue ou à ce régime draconien que m’imposait également le médecin du château ? Qui comme vous le savez était l’amant de la marquise, et comme vous ne le savez pas encore, mon géniteur. Eh oui, on ne choisit pas ses parents ! Quoi qu’il en soit, mon errance à travers les corridors du château m'a fait croiser le chemin du professeur Conge. J'ai consommé sur place la quasi totalité du savant de Marseille qui comme son nom ne vous l’indique pas… était originaire de cette ville de France. Sans réfléchir, je venais d’anéantir dix années d’effort et autant d’espoir paternel en phagocytant ainsi le pauvre Later ; le complice par excellence de papa.
La colère noire de ce dernier fit peur à voir et sans l’insistance de madame la marquise, je crois bien qu’il en serait venu au crucifix s’il s’était laissé aller. Il me chassa simplement du château, très dignement, m’interdisant à tout jamais de réapparaître devant ses yeux sous peine, cette fois d’être irréversiblement transpercé du pieu fatal de ses propres mains. Certains évènements passés - c’est-à-dire lorsque j’ai mangé maman, il y a une dizaine d’années - ont ressurgi en son esprit, comme si cela s’était passé la veille. J’avais beau chercher, aucun argument n’était de taille à pouvoir me disculper. Feu le professeur était son meilleur ami, il fallait en convenir, j’avais craqué lamentablement ; de sorte que sa confiance m’était ôtée pour le restant de ma vie.
Comment ai-je pu trahir ce père qui après mon repas « maternel » avait cherché à comprendre mon geste plutôt que de me livrer aux autorités. Il avait risqué sa propre vie en venant prendre conseil auprès de la marquise, alors redoutable représentante des vampires de notre contrée.
Là, dès leur première rencontre, l’amour, inexplicablement, les foudroya ; eux, aussi différents que le jour l’est de la nuit. Cette union sécha les larmes de mon père qui s’évertua dès lors à explorer toutes les solutions tendant à calmer les pulsions sanguinaires de sa nouvelle compagne et de son fils. Oui, c’est en jouant malgré l’interdiction parentale dans le bois du château de la marquise – papa, maman, Amélie et moi-même, vivions dans une petite maison pleine de charme, non loin de ce domaine - que j’ai contracté cette frénésie sanguine. Je chahutais alors innocemment avec une jeune chauve-souris qui était mon amie.
Malgré l’amour qu’elle avait pour mon père, la marquise, alors âgée de cent dix ans – elle en paraissait trente - ne pouvait totalement abandonner son traitement régénérateur. Elle réussit, toutefois, à changer profondément ses habitudes alimentaires, alors que je n’ai eu de cesse d’épier ma jeune sœur qu’ils tentaient tous deux de préserver de ma gourmandise.
Ah ! Si vous aviez vu la belle Amélie. Elle devait faire dans les cinq litres et avait hérité de ma mère les formes généreuses et avantageuses des nourrices des rois. Et, puisque nous sommes dans les confidences, je dois vous avouer qu’avant de quitter les lieux, j’ai désobéi une dernière fois à mon père. Ainsi, j’ai découvert avec un plaisir glouton, qu’elles avaient toutes les deux la même saveur exquise.
Date de création : 06/07/2007 @ 11:03
Dernière modification : 29/04/2009 @ 19:01
Catégorie : Nouvelles
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