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Nouvelles - Happy birthday

C'était son anniversaire et pour la circonstance, elle m’avait demandé de la suivre où elle le désirait. Ces derniers temps, il est vrai, je manquais un peu à mes devoirs conjugaux. Mon job m’accaparait plus que de raison. Etre à son compte n’a pas que des avantages. Aussi, je suis rentré plus tôt ce vingt-cinq septembre, décidé à mettre tous les atouts afin que la soirée se passe sans encombre.

Sophie était resplendissante. Son petit côté espiègle qui m’avait séduit il y a vingt ans était présent dans tous ses gestes. A croire que c’était MON anniversaire. Je l’ai vu fixer ses bas par l’embrasure de la porte. Etait-ce calculé ? Ses dessous ont disparu sous la robe élue « 
number one » de mes préférées. Le grand jeu. Du chignon aux fins escarpins, elle portait tout ce que j’aime.

« Sommes-nous vraiment obligés de sortir ? » lui susurrais-je à l’oreille.

Circonstances obligent, le vin coulait à flot. La nuit tombait et la chaleur montait. Ainsi que ma jalousie. Sophie était rayonnante et attirait le regard des hommes comme si elle dansait nue sur la table. Ses yeux brillaient de joie et je voulais l’embrasser. Le service était long. Il est toujours trop long lorsque l’on désire passer au dessert directement. Tellement envie d’elle.


J'étais légèrement éméché lorsque nous sommes sortis du restaurant. La température de la nuit était douce et le ciel parsemé d’étoiles. J’en tombais la veste. Situation propice pour une nuit amoureuse. Elle respirait la joie de vivre, sa quarantième année lui allait comme un gant. Malgré la scène que je m'apprêtais à lui faire, j’étais toujours amoureux. Le petit manège complaisant qu'elle a eu avec le jeune serveur à notre sortie du restaurant m’horripilait et mon humeur était à deux doigts de tout gâcher. Sophie riait, me taquinait. Je bouillais.


Un feu tricolore est passé au rouge. Je ruminais. Elle savait bien que je n’aimais pas ses débordements sympathiques envers de total inconnus. Elle me rétorquait que cela était juste une question de politesse. « A sourire donné, sourire rendu ». Et qu’aucun « débordement » comme je disais si bien n’était au programme. « Je ne suis pas une salope. Ou alors avec mon homme mais il ne semble pas avoir la tête à ça ». En tournant mielleusement la tête vers Sophie, pour balbutier quelques mots d’excuses, je ne pus m’empêcher de joindre à mon commentaire que je la trouvais plus belle que jamais. Sa coiffure relevée m'offrait la vision de sa nuque de danseuse où j'aimais déposer mes baisers. Sa poitrine débordait de vie et me fit une fois de plus craquer. Elle esquissa un sourire en voyant à quelle vitesse mon humeur avait changé. Effectivement, elle ne m'inspirait plus aucune colère. Elle était comme ça. Et c’est comme ça que je l’aimais. Le feu était toujours au rouge. Maudit feu.


Un véhicule est arrivé à notre hauteur. Les sons qui en sortaient étaient si forts que les vitres de notre voiture vibraient de terreur au rythme des basses. Machinalement, elle s'est tournée vers eux avec un grand sourire. Ce qui une fois de plus m'exaspéra. Cette fichue manie de sourire à n’importe qui !


Le chauffeur baissa sa vitre et pencha la tête à l’extérieur comme pour nous demander un renseignement. Instinctivement, Sophie baissa à son tour sa glace et les décibels emplirent notre voiture. Comment faisaient-ils pour supporter cette cacophonie ? Nous n’entendions absolument rien des propos que nous adressait le conducteur. Il devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. Une boucle d’oreille assez importante à l’oreille gauche. Très blanc de peau. C’est son attitude qui m’a alerté et déplu. Il parlait à ma femme comme s’il la connaissait depuis des années. Il vociférait en notre direction et je ne comprenais toujours pas ce qu’il nous disait. Seules les mimiques de son visage laissaient percevoir la vulgarité de ses propos. Il me défiait. Faisant rugir son moteur comme si nous nous trouvions au départ d’une course.


Sophie s'est tournée vers moi et je fus étonné de ne lire aucune peur, aucune inquiétude dans ses yeux. Je l’invitais toutefois à remonter sa vitre et m’apprêtais à démarrer malgré le feu toujours au rouge quand la porte « passager » s'est brusquement ouverte.


Sans aucune hésitation, ils l'ont arrachée de son siège et engouffrée à l’arrière de leur voiture. En une fraction de seconde. Comme si tout avait été réglé au préalable. Je ne croyais pas ce que je voyais, ce que je vivais. J’étais comme statufié. Le temps de sortir et de m'approcher de leur auto, cette dernière s'échappa. Je fus dégrisé en un rien de temps et je me jetais au volant. Je n’ai pas pris garde à la couleur du feu. Au moment où je traversais le carrefour, un véhicule venant sur ma droite me percuta à l'arrière et ma voiture partie en tête à queue.


Les dégâts étaient minimes et n’entravaient en rien la fonction principale d’une automobile : rouler. Démarrage en trombe laissant dans mon rétroviseur hurler le type qui venait de me heurter. Des bribes de fumée s'échappaient du capot de sa voiture, il avait eu moins de chance que moi.


Moins de chance que moi ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas écrire ! Deux minutes après le début de ce cauchemar, je serais à nouveau chanceux. Négatif, je ne pouvais m'arrêter à cette sotte constatation. Ma réalité était autre. Au loin, la voiture jaune qui emmenait la femme que j’aime prenait des risques inconsidérés. Elle franchissait à tombeau ouvert chacune des intersections. Que faire, sinon l'imiter. J’appuyais lourdement sur l’accélérateur. Il était hors de question d’en rester là. Hors de question de laisser ma femme entre leurs mains.


La course folle était parsemée des bruit de klaxons et autres crissements de pneus traduisant la peur panique de ceux qui croisaient notre route. Faire abstraction du danger. Je me dois de les suivre. Il est inconcevable de les laisser s’échapper. Que vont-ils lui faire ? Que lui font-ils déjà ? Où posent-ils leurs mains pour l’empêcher de hurler ? Mon pied se fait plus lourd. Ma voiture avale goulûment les mètres qui nous séparent.


Plus près, je ne perçois aucune agitation particulière à l’intérieur de la voiture jaune. Toutefois, mon attention se fixe à rester à distance raisonnable de cette carcasse maudite. Mon but : leur montrer que je suis prêt à tout pour récupérer celle que j’aime.


Ironie du sort, je me sentais presque bien. Aucune peur n’obliterait mes pensées. Plutôt mourir que de ne point aller jusqu’au bout.


Après le périphérique, nous nous sommes engagés sur l’A6. Nous roulions vite. Slalomant entre les voitures plus lentes. Ils savaient où ils allaient. Cela était d’une morbide évidence. Hormis la vitesse élevée, j’eus l’impression qu’ils avais fait le choix de m’emmener dans leur antre. Ils ne cherchaient pas vraiment à me distancer. De toute façon, peu importe, j’étais prêt à me battre.


Leur voiture customisée était si basse que des gerbes d’étincelles s’échappaient à chaque dénivellation de la chaussée. Sans chercher vraiment à me situer, je reconnus l’hippodrome d’Evry sur ma droite tout projecteur éteint. Je ne savais que faire. Suivre encore sans tenter quoi que ce soit ou chercher la collision et stopper cette course insensée. Non, il est hors de question de mettre sa vie en danger, de les laisser s’échapper.


Cependant, quelle autre marge de manœuvre avais-je ? La robustesse de ma voiture était garantie. J’ai toujours su qu’investir dans une Mercedes était un bon choix. Quelle connerie de penser à cela maintenant. Néanmoins, de ce côté-là j’étais chanceux. Chanceux ! Voilà que ça me reprend.


Je m'approchais de plus en plus de leur pare-chocs. Encore un peu et petite touchette. Cette fois, des mouvements humains furent perceptibles à l’arrière de leur voiture. Mais rien de précis. Mon compteur affichait cent quatre-vingt et je conclus qu’ils ne pouvaient aller au-delà. Nouvelle touchette. Leur véhicule se mit à zigzaguer. Le chauffeur avait du mal à retenir sa monture. Ils changèrent de file. La sortie pour Fontainebleau s'annonçait.


Devin. Je dois être devin. Nous déboulons à présent sur Fontainebleau. Que de fois je l’ai prise cette route. Dans des circonstances bien plus agréables d’ailleurs. Sophie et moi adorions nous offrir comme ça à l’improviste une nuit éloignée de Paris. Mon Dieu ! Que nous arrive-t-il ? Ton anniversaire part en couille ma chérie. Mais, n’aies crainte, je suis là. Tout près de toi mon amour.


Cette route est dangereuse et à l’allure où nous roulons c’est le gadin assuré. Je décide de relâcher la pression et de leur donner du lest.

Vous le croirez ou non, ils ont ralenti. Qu’on t-ils en tête, bon sang ? Me faire assister aux sévices qu’ils ont l’intention de faire endurer à Sophie ? Ils sont mal barrés, parce qu’ils devront me tuer auparavant.

Nous approchions de Barbizon. Connaissez-vous Barbizon ? Ce petit village qui fut jadis un haut lieu pictural et où mon épouse et moi avions jadis traîner amoureusement nos guêtres. Que le sort est mauvais. Que le diable est vicieux.

La multitude de virages est en faveur de leur petite voiture qui parvient mieux à se faufiler. Je vais finir par les perdre. Les rues étroites de la petite ville ne conviennent en rien à ma grosse berline. Mon investissement n’a plus la cote et descend en flèche dans mon estime. Je prends conscience de la moiteur de mes mains sur le volant. Je les essuie une à une sur mon pantalon. Perdu. La sentence est cinglante. J’ai la gorge sèche et un mal de chien à déglutir. Je suis à deux doigts de fondre en larmes. Je vais craquer.

Ma vision s'embrume. Mes nerfs lâchent. Je pleure.

J’ai stoppé ma voiture à deux pas d’un hôtel où Sophie et moi… A quoi bon à présent. Tout cela est si loin. Il est vrai que ces derniers temps, je refusais d’y venir. Quel con !

Bruit de moteur. Faisceau de lumière aveuglant. La voiture jaune me croise à toute vitesse dans un concert de klaxons. La chasse est ouverte et l’espoir reprend. Mes pulsations cardiaques raisonnent et fracassent mes tempes. La longueur de ma voiture ne me permet pas de faire demi-tour à cet endroit. Je suis bon pour le faire sur la petite place de l’hôtel. Cet hôtel. J’y suis. J’amorce la manœuvre… je pile.

Elle est là. Sur les marches de l’hôtel. Vous lisez bien. Sophie, ma femme, est là devant moi. Toute entière. Sa robe, ses escarpins, ses cheveux en chignon. Sa nuque. Ses seins. Sourire aux lèvres, comme si de rien n’était. Je sors. Je m’approche d’elle. Je tombe dans ses bras ne tenant plus sur mes jambes. Elle me retient avec une vitalité surprenante et me susurre à l’oreille que tout va bien. Qu’elle est fière de ma conduite, au sens propre comme au figuré. Je lui dis que je ne comprends rien à rien. Elle me dit qu’elle a tout organisé. Que la chambre est réservée, que nous n’avons qu’à nous aimer.

Que voulez-vous, nous l’avons fait toute la nuit. C’était son anniversaire.


Date de création : 06/07/2007 @ 11:00
Dernière modification : 17/07/2009 @ 16:43
Catégorie : Nouvelles
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