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Nouvelles - Le parc

Dire que ce parc est merveilleux est bien peu dire. Écrin d'un immense trésor ordonné comme seule Dame Nature sait le faire. Il est le lieu où tout semble être agencé par une main de maître avec une irréprochable minutie. A le parcourir, on a le sentiment de respirer mieux qu'ailleurs, je m’avancerais même à prétendre que l'on se sent plus calme, jusqu'à vouloir y rester, pour ma part, indéfiniment.

En effet, je suis là depuis… depuis ?

Depuis si longtemps, que je me sens comme chez moi. Le regard toujours dans la même direction, observant de la sorte la large palette de couleurs qu’offrent les quatre saisons. Comme c’est beau par-là. D’immenses épicéas protègent de leurs grands bras un petit banc de marbre blanc resplendissant tel un joyau sur le gazon vert sombre.

Ce petit paradis attire nombre de promeneurs en quête de tranquillité. D'où je suis, je les observe, sans jamais les déranger bien sûr ! Certains s'adonnent à la littérature, d'autres s'enlacent tendrement, avant de fuir précipitamment vers un lieu plus propice à la suite des événements. Berceau privilégié de milliers de prières, avec cet indicible zeste d'assurance, que l'on vous y prête une oreille divine. Je vous le dis, ils ne sont plus tout à fait les mêmes lorsqu'ils quittent cet endroit béni. A présent, vous pouvez comprendre ma volonté de rester de marbre face aux sollicitations d'aller voir ailleurs. Ce que je désire le plus au monde ? Demeurer dans ce parc où de temps en temps un ange vient bouleverser ma vie.

Le petit banc de marbre blanc l'avait séduite, elle aussi, dès sa première visite. Depuis ce jour, elle est venue profiter, à une trentaine de mètres de moi, de cet éden terrestre. Elle rivalisait de beauté avec les fleurs les plus rares. Quel que soit le temps, elle venait et sa seule présence suffisait à irradier mon cœur. Je tombais platoniquement amoureux de cette femme, sachant pertinemment que cet amour était impossible. Jamais ! jamais je n'irais vers elle pour un brin de conversation. Jamais, je ne saurais d'où venait cette petite mélancolie qu'elle dissimulait au tréfond d’elle-même. Comment pouvais-je percevoir ce sentiment ?

En restant figé mille heures et plus encore à l'observer. Au point que même absente, elle restait fidèlement gravée en mon esprit.

Certains hommes, également attirés par sa grâce, s'asseyaient près d'elle, un instant, tentant vainement de la séduire. Ils ne savaient l'amuser comme ce couple de rossignols qui se chamaillait chaque jour les quelques miettes laissées par les amoureux d'entre midi et deux. C'est à cette occasion que j'ai entendu son rire pour la seule et unique fois. Je crois bien avoir failli éclater en mille morceaux tant cet enchantement sonore était doux à entendre. Cela me la rendait encore plus irrésistible.

Par habitude, je tournais le dos à la petite porte en fer qui permettait l'accès au parc. Chaque jour, pour se rendre au petit banc de marbre blanc, elle devait inévitablement passer tout près de moi. Chaque jour, j'attendais impatiemment ce moment-là.

Je n’ai pas gardé souvenir du moment où je percevais, juste à sa façon de pousser la petite porte, que c'était elle qui entrait. Au fil du temps, je parvenais même à reconnaître sa façon si particulière de frôler le sol. Plus extraordinaire encore, j’inhalais avec le soutien du vent les effluves de son parfum, alors qu'elle était encore à une bonne distance du parc. Chose surprenante pour des types de mon espèce. J'étais amoureux à en perdre la tête, moi, qui suis toujours resté de marbre à ces sortes de choses.

Que dire des instants où je sentais son regard sur moi. Si timide qu'elle fût, elle me dévisageait sans aucun scrupule de la tête aux pieds. Combien de fois, j'ai failli en fondre ! Il est vrai que je profitais d'une certaine condition physique que sans pudeur j'exhibais. Ne me croyez surtout pas prétentieux, car après tout, je ne suis que le résultat du travail de l'artiste qui m'avait ainsi souhaité et conçu.

Enfin, cette sinistre fin de journée est arrivée.
Comment cela a-t-il pu arriver en ce lieu divin ?

Je m'étais quelque peu assoupi, je l'ai entendue pousser la petite porte en fer. Frôler le sol en marchant. Déjà à moitié ivre des senteurs de son parfum lorsque je la vis. Elle portait sa petite robe bleue boutonnée sur le devant par quatre boutons. Ma préférée ! Finissant de la recouvrir à mi-cuisses, elle me laissait admirer ses jambes… Sans vulgarité aucune. Ses membres fuselés me faisaient le même effet à chaque fois. J'en craquelais. Elles étaient si longues, si fines, si différentes de celles de mes contemporaines.

Il faut dire que deux mille ans nous séparent.
C’est alors que la porte en fer a claqué violemment.

Pris de panique, un oiseau en a quitté ma large épaule.

Des pas résonnèrent, lourds, écorchant le sol. Une odeur nauséabonde annonça le passage d'un homme à l'allure hirsute. Il maugréait contre la terre entière… lorsqu'il la vit.

Elle aurait pu fuir, mais elle a dû penser qu'en ce petit parc, elle ne courait aucun danger, que rien de mal ne pouvait lui arriver.

Trente mètres nous séparent.

Sans la moindre gène, il lui a passé son bras autour du cou pour l'attirer vers lui. J'ai vu l'expression de la peur se dessiner sur son doux visage. Renversée par cet homme, ses longues jambes se sont envolées. Les boutons de sa robe les ont suivis. Elle voulait à présent s'enfuir, mais une lame brillante sur sa gorge s'est mise à refléter le soleil couchant. Sa poitrine retenait de toutes ses forces un cœur qui voulait lui aussi s'envoler.

Ce n'était plus son rire qui me parvenait, mais ses cris.
Et malgré cela, je ne bougeais pas, j'étais statufié.
Tandis qu’imperturbable, le cauchemar continuait.

Une main velue lui arracha un petit bout de dentelle comme je n'en avais jamais vu auparavant. Elle a vainement tenté le tout pour le tout quand l'homme s'est placé entre ses jambes, une main sur sa bouche, l'autre attirant son corps pour le fatal empalement.

J'étais fou de rage… et toujours immobile !

Après quelques, va-et-vient, en elle, il a poussé quelques soupirs, mélange de haine et de plaisir. Elle en avait perdu connaissance. ÉtendueEtendue de tout son long sur le petit banc de marbre blanc.

Sous mes yeux, le corps souillé d’une femme par l’acte impardonnable d’un homme.
Comment cela avait-il pu arriver ?
Comment une femme, mélange de douceur et de fragilité, peut mériter un tel sort ?
Pourquoi ici, en ce lieu que je vous peignais, il y a encore quelques instants comme idyllique ?
Je n'en pouvais plus.
Je n'avais pas bougé d'un millimètre pendant ce drame.

J'étais heureux de constater que sa poitrine avait réussi à empêcher l'envol de son cœur. Sa robe bleue entrouverte révélait le trésor pâle qui hante encore mes nuits et mes jours.

L’homme sans foi, ni loi s'apprêtait à disparaître comme il était venu. Il marchait si lentement qu'il m'a été facile de calculer le moment où je pourrais l'intercepter. Le pulvériser.

Allais-je le faire ?
Allais-je pouvoir le faire ?

Je n'avais aucune idée de ce qui allait se passer, mais je devais prendre ce risque, pour elle.

Vous êtes à des milliers d'années lumière de pouvoir comprendre ce que j'ai ressenti quand mes pieds ont vibré sous mes efforts.

J'ai vraiment senti l’extrémité de mon corps s'arracher de son socle. Mes trois mètres de hauteur, mes cinq cents kilos de marbre de Carrare se sont fracassés en tombant de mon piédestal, réduisant à néant cet être misérable qui ne méritait plus de vivre.

Dans le choc, ma tête s'est littéralement arrachée du reste de mon corps jusqu'à rouler à quelques pas d’elle.

Tout près du petit banc de marbre blanc.

Toujours étendue, sa main pendait juste au-dessus de mon visage. Je pouvais presque la toucher.

J'aurais tant aimé la rassurer.

Mais à nouveau, j’étais immobile.

Ses doigts ont été saisis de quelques soubresauts révélant que la vie reprenait le dessus. J'avais profité de mes nouveaux dons pour m'approcher un peu plus d'elle, de telle sorte que le bout de ses doigts touchât mon front. Cette bénédiction involontaire me réconfortait malgré l'avenir douteux qui m'attendait.

Avec quelques efforts, elle s'est assise.

Calmement, elle a dirigé son regard vers le reste de mon corps qui gisait un peu plus loin. Aussi calmement, elle est revenue sur mon visage à la recherche d’un signe.

Moi, je n'osais pas la regarder.

Elle se leva et fit rejoindre les pans de sa robe, remit un peu d'ordre dans ses cheveux, essuya le mince filet de sang qui coulait de sa gorge. La nuit s'était installée depuis quelque temps maintenant et, hormis le corps de l’individu, toujours en piteuse vie, j'étais seul avec elle. Un halo de lumière tombé d'un réverbère que je côtoyais depuis déjà une dizaine d’années, m'offrait une vision différente de celle que j'aimais plus que jamais.

Elle s'agenouilla et m'observa à nouveau longuement. Aussi gêné que je l’étais, je la laissais faire, je lui devais bien ça !

J’ai lu dans le bleu de ses yeux qu'elle avait saisi l'incompréhensible moment qui venait de se dérouler.

Elle s'approcha de celui qui paradoxalement m'avait offert l'ultime possibilité de lui déclarer ma flamme. Malgré toute la haine que lui insufflait la vision de cet homme, elle n'exprima aucun dégoût particulier, à vrai dire, et croyez moi, je m’y connais, elle resta de marbre.

Revenue à mes côtés, elle esquissa un sourire.
Invisiblement, je fis de même.

Elle déposa un baiser sur le bout de ses doigts et porta ces derniers sur mon front. Sa main était chaude et douce.

Quoi qu'il se passerait demain, à cet instant précis, j'étais la statue la plus heureuse qui puisse exister.

Malgré la tragédie qu’elle venait de vivre, son visage persistait à être toujours aussi radieux.

De chaudes larmes brillaient comme du cristal en chevauchant son sourire avant de venir mourir sur mes lèvres.

Cela me fit inévitablement penser à cette histoire qu'un grand-père, un jour, sur le petit banc de marbre blanc, avait conté à son petit-fils. Celle d’une marionnette de bois, qui après maintes péripéties et de nombreuses prières, avait vu son corps se transformer en chair et en sang au contact d’une simple larme de son créateur.

Nous avions lui et moi tous deux ce point commun. Ce désir !
Je vous entends, mesdames !
Je vous entends, messieurs !

Vous pensez qu'un autre point commun nous unit ce pantin et moi. Vous pensez que tout cela n'est que pur mensonge. Que ce n’est que le résultat d’hallucinations dues à des milliers d’heures d’inactivité par tout temps et depuis… si longtemps.

Mais au fond de vous même, vous savez que ces choses existent, et que ce n’est pas en fermant les yeux que vous les ferez disparaître.

A loisir, venez en discourir.

Grâce aux hommes, j’ai repris ma place dans ce merveilleux parc de la région parisienne. J’ai même entendu dire qu’avec mes multiples fractures, j’étais encore plus beau qu’auparavant. Sacrés humains !

Quant à elle ? Oui ! je l’ai revue. Elle est passée des années après me saluer, accompagnée d’un homme qui prend soin d’elle à présent. Elle portait dans ses bras le fruit de leur amour. Nous avons échangé un long regard complice. Et là, comme à Athènes jadis, j'ai brûlé d'une formidable envie de vivre.


Date de création : 06/07/2007 @ 10:57
Dernière modification : 05/09/2009 @ 14:19
Catégorie : Nouvelles
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par Francine le 30/06/2011 @ 13:21

Emouvant ! objets inanimés avez-vous donc une âme ? Moi je crois que oui, les fleurs et les arbres ont leur langage, les objets fabriqués avec amour et respect nous le rende aussi.