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Nouvelles - La grange perdue

Plusieurs claquements lointains de portières m’avertissent de l’arrivée prochaine des gendarmes. Sans quoi, c’est endormi qu’ils m’auraient découvert près d’elle. Cependant, à aucun moment, je n’ai cherché à fuir. J’étais fier comme un paon et prêt à assumer pleinement mon acte.

Je me suis frotté les yeux du revers de la main et je me suis approché d’une ouverture qu’une intempérie avait causé à l’une des parois de la grange. De là, je voyais juste des képis bleuâtres danser à l’horizon et je me souviens : j’ai souri de ce spectacle. Ils venaient de la route du village qui se trouvait en contrebas et ils allaient peiner avant de parvenir jusqu’à nous.

La lumière matinale s’invitait dans cette vieille bâtisse par les fins interstices séparant les lattes de bois et l’odeur de la paille mi-sèche mi-humide emplissait ce lieu fatal. Les fines stries lumineuses recouvraient ma belle qui était étendue et ne bougeait plus. La blondeur de ses cheveux se fondait avec les milliers de brindilles sur lesquelles elle reposait. Je me suis adossé sur une botte de paille et je me suis empli de ce moment rien qu’à la contempler. Je crois que j’aurais pu remettre ça, parce que cette fille était « indubitablement » pour moi, et pour personne d’autre. Je ne sais plus ce qui m’a décidé de passer à l’acte dans cette grange perdue. Etait-ce en raison de l’orage qui a grondé de nulle part ? Ou par la tranquillité du lieu qui, en un sens, me rassurait ? Quoi qu’il en soit, c’est bien là que tout s’est passé.

Lorsque mes parents se sont offerts cette maison dans le Berry, intérieurement je m'étais moqué d’eux. Nous, les Parisiens, qu’allions-nous bien pouvoir fabriquer dans ce bled paumé ? Qu’allions-nous bien pouvoir trouver comme occupations durant tous ces étés ? Pour ceux qui souhaiteraient se rendre au cours d’une promenade sur les lieux de mon crime, vous vous rendrez à Condé. Petit village de l’Indre, près d’Issoudun, non loin de Châteauroux et à quelques kilomètres aussi de Nohant, lieu des plus romantiques s’il en est où vécut et repose toujours George Sand.

Une grande partie du paysage berrichon est constitué de vastes étendues cultivables s’échangeant la politesse avec de sombres et éminentes forêts. De cette région légèrement vallonnée, il est plaisant de découvrir sur les points les plus hauts, ces parcelles ordonnées enlacées les unes aux autres. Les couleurs, variant selon les cultures, donnent à tout ce parterre les allures d’un échiquier complètement fou. J’ai appris avec le temps qui n’a plus aucune importance, à apprécier cette campagne.
Toutefois, mon sentiment sur cette province de France a mis un certain temps avant de prendre cette tournure positive. La raison en était que j’y étais seul. Effroyablement seul. Mes parents m’avaient eu sur le tard et, très vite j’ai compris qu’il était hors de question que la famille s’agrandisse. Etait-ce dû aux turpitudes que je leur avais fait subir depuis mon plus jeune âge et qui, me semble t-il, avaient dérangé la tranquillité du couple ?

De toute façon, je venais de fêter mes dix-sept ans et si j’avais eu un frère ou pire une sœur plus jeune à ce moment de mon existence, je ne crois pas que mon problème eût été résolu. Je n’avais donc d’autre alternative que de lire ou de me lancer dans d’interminables randonnées cyclistes et profiter, de ce fait, de mon cadeau d’anniversaire : un magnifique vélo rouge.

Une des alternatives était obligatoire : la lecture. Mes parents ayant eu la bonne idée d’être enseignants, je vous laisse imaginer la jouissance faciale qu’ils exprimaient lorsqu’ils me voyaient plonger dans un bouquin. Ma mère se serait même fait pipi dessus, selon le vieil adage de la cour du lycée, quand l’initiative venait de moi. Rassurez-vous cela était rare !

Est-il bien nécessaire de vous faire la liste des premières œuvres goûtées en ce lieu voisin du trou du cul du monde. Non, bien sûr, parce que vous avez gardé en mémoire combien nous étions proches du domicile de la sulfureuse George. Certes, dans les premiers jours et par le fait d’être dans l’obligation d’ingurgiter ces ouvrages romanesques, je tirais sacrément la tronche. Et ce fut pourtant par ce biais qu’eut lieu le réveil de mes sens. Le clairon de la compréhension romantique réveillait « popaul » pour la première fois à la lecture d’Indiana. Non pas que je n’aie jamais eu d’érection, loin de là, je n’étais pas attardé de ce côté de la chose, ce que je veux dire, c’est que jusqu’à cette découverte, je percevais la lecture comme une sorte de punition dont écopaient les enfants turbulents. Etant souvent, comme je vous l’ai avoué plus haut, dans ce cas-là, je n’avais jamais eu entre les mains que des manifestes soporifiques dont je ne me rappelle même plus les auteurs ou les sujets traités, juste le souvenir de cette pensée qui me tiraillait sans arrêt : « Si cela est la vie, je me demande bien si elle mérite d’être vécue ? ».

C’est étonnant, tout de même, comme certains événements défilent terriblement vite lorsque nous sommes dans une situation critique. Tout est encore calme dans la grange, je suis toujours adossé à cette botte de paille qui me picote le bas du dos. De ma vigie improvisée, je constate que les gendarmes peinent comme je l’avais prévu à gravir la distance qui nous sépare. Je crois avoir remercié le ciel de ce temps qui m’était encore alloué, seul avec elle ; étendue à même le sol de tout son long, au centre de ce décor que je grave à tout jamais au fond de mon être.

Rien, aucun bruit, aucun mouvement, si ce n’est au loin ce ballet de képis bleutés qui me feraient passer pour un menteur si je vous disais que le temps s’était arrêté.

Le mois de juillet s’était écoulé parce qu’il ne pouvait en être autrement et que lorsque les choses doivent arriver, elles s'accomplissent. Une atmosphère plus détendue régnait au domicile estival et mes parents radieux et confiants m’autorisaient plus souvent à les abandonner pour des journées entières. De sorte que je chevauchais ma bicyclette, à me rougir les fesses, comme jadis la jeune Aurore Dupin, pas encore auteure célèbre, le faisait, elle, sur son cheval à travers ce Berry qui recélait mille trésors cachés.

Autre grande question, le hasard existe-il ou est-ce comme certains l’avancent un moyen pour nous chamailler sur l’existence de Dieu ? Je pourrais vous le dire, mais vous n’êtes pas prêts. Quoi qu’il en soit, et aussi con que cela puisse paraître, c’est au début du mois d’août, à Saint-Août, près de Condé, que je l’ai vue pour la première fois, elle. Et aussi vrai que je suis le roi des menteurs, j’en suis tombé de vélo, tellement la claque a été forte. Je m’en souviens très bien, c’était juste trois semaines avant d’en arriver à cette heure fatale. A cet instant, à cet instant très précis ou plutôt dès que je me suis relevé les genoux ensanglantés, j’ai jeté les dés sur le plateau de ma vie. Mon regard ne la quittait plus et je m’emplissais tellement d’elle que je ne voyais rien de ce qui se passait autour. J’étais comme Arthur découvrant Guenièvre, prêt à lâcher la grappe aux chevaliers de la Table avec le Graal rien que pour rester avec la belle. C’en était terminé de mes grandes balades en long et en travers à la recherche du temps… Oh ! Oh, il n’avait pas du tout été perdu le temps. Le hasard ou… Lui, venait de me mettre face à cette jeune fille dont je ne connaissais absolument rien, mais pour laquelle mon cœur battait dorénavant. Mes lectures ne venaient-elle pas de me démontrer que la passion amoureuse valait d’être vécue, quel qu'en soit le prix à payer.

Je reviens à la grange car les picotements que je ressens dans le bas du dos m’empêchent de vous relater convenablement cette grande passion qui venait de naître entre elle et moi et qui nous a menés tous deux, la veille au soir, dans cet écrin de fortune.

J’étais adossé à cet amas de paille, où d’un simple mouvement de tête, je pouvais, d’un côté contempler Amandine, et de l’autre, mesurer la progression des gendarmes.

Quant à Amandine, elle était toujours étendue. Sa fine robe entrouverte offrait la vision de ses jolis pieds nus, de ses mollets finement dessinés, de ses cuisses hâlées où un fin filet de sang s’échappait des hauteurs et attestait qu’elle était devenue femme.
J’étais fier et prêt à assumer pleinement mon acte.

Je voulais me lever pour le crier au monde ainsi qu’aux gendarmes que nos parents respectifs avaient lancé à nos trousses. Seulement, je n’étais plus volontairement adossé sur mon fauteuil improvisé, j’y étais littéralement scotché. Ce n’était plus de simples petites piqûres que je ressentais dans le bas du dos, mais une douleur insoutenable qui me brûlait jusqu’aux entrailles. Je voulais hurler de douleur mais aucun son ne s’échappait de ma gorge. Je ne contrôlais plus rien. Le simple fait de respirer était devenu affreusement difficile. Ma vue se brouillait, Amandine disparaissait dans un mélange de buée et de larmes, car je pleurais de cette souffrance que me déchirait le corps.

Amandine me fit comprendre rapidement qu’elle n’était pas insensible à ma petite personne. De discrètes œillades me réconfortaient et me poussaient dans mes efforts quotidiens pour me faire accepter de ce groupe d'une vingtaine d’ados des villages voisins ; avec pour objectif de m’approcher au plus près d’elle. Chaque jour, je venais traîner, l’air de rien, sur la place du village entre la mairie et l’église où deux rangées de fiers platanes baignaient d’une ombre nécessaire les bancs que les vieux du pays s’octroyaient tous les après-midi. Sur le côté droit du parvis, après un massif de fleurs qu’entretenaient adroitement les employés municipaux, un modeste stade devenait le fief de ce clan dont elle faisait partie et qu’il me fallait intégrer.

Il a fallu une partie de foot et le désistement d’un des leurs pour que je rejoingne la tribu. Malgré mon investissement sans réserve dans la partie - il était hors de question de passer pour un crétin - je sentais que des tribunes, j’étais le sujet de conversation de la gente féminine. Chez les gars, tandis qu’on louait mon savoir-faire avec un ballon au pied, on tâchait à demi-mots de me faire comprendre que la chasse était interdite ; et que les petits rires admiratifs qui soulignaient mes exploits ne devaient pas me monter à la tête.

A dire vrai, un seul se sentait embarrassé par mon arrivée au sein du groupe, Christophe. Il était en quelque sorte le chef de la horde et souhaitait que cela continue. Les autres ne cherchaient qu’à se distraire d’une façon ou d’une autre pourvu qu’il y ait l’ivresse. C’est cette obsession à la « picole » qui allait fâcheusement contrarier la suite de mes vacances. Le soir, depuis mon adhésion à la bande, je les retrouvais après le dîner - avec autorisation parentale bien entendu - sur la place du village où nous investissions les bancs et le terrain de pétanque délaissés par les anciens. Tout au moins au départ, car Bernard, le plus filou du groupe. Il arrosait l’assemblée avec force bouteilles de vin extirpées à l’immense cave familiale. Ma première cuite, mes premières régurgitations lors du retour au bercail et au troisième soir, mes premiers pas vers elle. Au sixième, de nulle part, un orage est survenu et nous nous sommes enfouis en ce lieu. Est-ce par la faute de l’amour qui rend aveugle que je n’ai point vu l’autre ? Cet autre qui ne la quittait point des yeux.

Je ne pouvais absolument pas me lever, et c’est avec un effort puissant du buste vers l’avant que je suis tombé à genoux, tout près d’elle qui dormait encore après notre timide nuit d’amour. Ma première intention était de tendre ma main vers elle pour lui relever les cheveux et déposer un baiser dans le creux de son cou qu’elle avait très gracieux. J’aimais tout particulièrement poser délicatement mes lèvres sur son artère et ainsi sentir les battements de son cœur. Parasité par ma douleur dorsale, mes mains se posèrent à l’endroit où la douleur était la plus aiguë. Elles rencontrèrent la rudesse du métal que « l’autre », sans bruit, avait glissé dans mon corps.

Au fil de l’ascension du soleil, la luminosité se faisait de plus en plus grande dans la grange, de sorte que ma silhouette occupait à elle seule une bonne partie du sol et du mur d’en face et, à en croire cette ombre, j’étais en pleine mutation avec cette espèce de barre dans le dos ; encore et toujours ce dos.

Mes deux mains sont revenues devant mes yeux maculées de sang ; de mon sang. Celui qu’une fourche plantée jusque dans mes entrailles par cet « autre » qu’un désespoir amoureux faisait couler. De comprendre enfin ce qui venait de m’arriver, le cri tant attendu se propagea dans cette grange perdue que j’affectionnerais à jamais.

Avant de partir, j’ai vu Amandine se relever et disparaître tellement elle était grande par rapport à moi qui m’étais écroulé à même le sol et ne bougeait plus. Les gendarmes ne prirent pas le temps d’essuyer la sueur qui coulait de sous leurs képis bleuâtres après tant d’effort pour arriver jusqu’à nous. Le plus gentil s’est même agenouillé près de moi pour poser deux doigts sur l’artère de mon cou que j’avais de bien moins joli qu’Amandine. Puis tout aussi délicatement, il a posé ses mêmes doigts sur mes paupières en disant :

- « C’est fini ».

Je l’ai cru sur parole et je suis parti.


Date de création : 06/07/2007 @ 10:51
Dernière modification : 05/09/2009 @ 14:18
Catégorie : Nouvelles
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par Nadine le 14/11/2008 @ 21:22

L'histoire est bien menée... un renversement de l'intrigue au fil des paragraphes rondement mené... La dernière phrase est terrible et superbement trouvée... J'ai beaucoup aimé...

Je n'ai pas encore tout lu de vos nouvelles, c'est donc pour cela que je reviendrai...

Amicalement