Nouvelles
Visites

 83293 visiteurs

 9 visiteurs en ligne

Contact
Ecrire à Pascal Salaün  Webmestre
Ajouter aux favoris  Favoris
Recommander ce site à un ami  Recommander
Version mobile   Version mobile
Rédacteur


Nombre de membres2 rédacteurs
Rédacteur en ligne : 0
Nouvelles - Fringale shakespearienne

Malgré un emploi du temps chargé, j’acceptai d’aller chercher Françoise à la gare d’Austerlitz. Pour une seule et unique raison - m’éloigner de mon réfrigérateur. Cet élément déclencheur peut vous paraître faible, je le conçois. Peu flatteur envers ma meilleure amie, je le confesse. Mais c’était du lourd. Du très lourd. Sept kilos à perdre ; une audition à préparer, ce n’est pas rien.

Le rôle ? Desdemona. La pièce, Othello de Shakespeare.

Quand j’y pense. Quelle histoire !

 

J’ai eu vent de cette audition par un pur hasard. Le hasard est-il pur ? J’étais dans la salle d’attente du psy de Françoise. Celui qu’elle consulte, tous les jeudis. Jusque-là, rien de très folichon. Vous connaissez Françoise, vous savez que je vais, ou que je suis allée la chercher à la gare. Bref, dans la salle d’attente, je n’étais pas seule. Une grande tige - plate comme une limande -, vingt-cinq, vingt-six ans, les cheveux noirs tirant sur le bleu, style gothique. Ses fringues noires allaient parfaitement avec sa tignasse. Elle attendait son tour pour se répandre sur le divan du maître des lieux. Son portable, à la plate limande gothique, sonne. Et là, il se la « pète », le fantôme. Je ne sais pas comment on dit fantôme au féminin. Fantômette ? Ça me rappelle la bibliothèque rose. Vous connaissez ? Pardon.

Elle se met donc à parler très fort, du moins, suffisamment pour que je saisisse qu’elle était actrice. Qu’elle cherchait à le devenir. Qu’elle rêvait d’embrasser cette carrière. Comme moi. Hum, passons.

 

Après un silence, dû à l’attention qu’elle portait aux commentaires de son interlocuteur, elle émit ces paroles :

 - Oui, je suis disponible pour l’audition… Quelle scène est à travailler ? 

Elle note la scène après l’avoir entièrement répétée à voix haute. Je l’inscris dans mon cerveau illico ; jalouse à en crever de l’entendre citer le nom du vénérable auteur, MON Shakespeare ! On demande à la petite sœur de Marylin Manson d’interpréter Desdemona. Dans quel monde vit-on ?

 -Non, je ne connais pas l’adresse. Oui, je note. 

Elle note l’adresse dans son agenda après l’avoir entièrement répétée à voix haute. Je l’inscris presto dans ma petite tête.

 -Qui est le metteur en scène ? Ah ! Fit-elle en apposant son Mont Blanc sur ses lèvres peintes en noires. Combien sommes-nous ? Quand même ! Bon, eh bien que la meilleure gagne - à jeudi.

Tu peux en ajouter une de plus au tableau Vampirella, m’écriai-je intérieurement. Elle n’a pas daigné me jeter le moindre coup d’œil. Même si j’étais seule, elle aurait pu faire un petit mouvement d’excuse. Un signe tendant à prouver qu’elle regrettait, un tant soit peu, d’avoir troublé le lourd silence de la pièce où je m’ennuyais à mourir en parcourant les pages d’Elle ou toutes les tenues qui me faisaient envie avaient des prix - écrits en tout petits -, énormes pour mon porte-monnaie. J’EXISTE, QUAND MÊME ! Ce n’est pas parce que je reste dans la salle d’attente du psy que je n’ai pas de problèmes existentiels. Bien dommage qu’elle ne m’ait pas adressée un petit regard ! Elle aurait pu voir, avec quelle maestria, je fis mine de remplir une grille de mots croisés de toutes les informations qu’elle venait de me donner. L’adresse du casting, la scène à travailler et cerise sur le gâteau, le nom de son agent. Son prénom, plus exactement. Branchée comme elle, on ne nomme son agent que part son prénom, en l’occurrence Dominique.

 

Quand Françoise est sortie, en larmes – elle vient de se faire larguer par Jacques – je ne tenais plus en place. Elle avait beau me retranscrire tout ce qu’elle venait de monologuer au psy, je n’entendais rien. Je cherchais à me remémorer la situation de la scène à travailler. Scène II acte V. Était-ce un monologue ? Question bête, iln’y en a pas. Le chant, dans quelle scène est-ce ? Acte V. Mon cœur s’enflamme, la scène avec Othello ? La SCENE d’Othello. Il me faut une réplique ? Serait-elle sur place ? La réplique. Entendez par réplique, l’autre personnage qui joue la scène avec vous. Par exemple, pour une scène entre Roméo et Juliette, il me faudra un Roméo pour me faire la réplique. Vous comprenez ? Pardon.

Quelle tenue allais-je porter ? Une robe, c’est mieux. J’ai de très belles jambes. Han ! Ma robe mauve, celle qui fait dévisser la tête des mecs lorsque je la porte.

 -Ma robe mauve, c’est elle qu’il me faut ! lançais-je à voix haute en coupant le long fleuve de paroles que la pauvre Françoise déversait depuis dix minutes persuadée que j’étais pendue à ses lèvres.

 -Je crains que tu n’entres plus dans cette merveille, ma chérie

-Quoi ? Que veux-tu dire ? fis-je interloqué par son propos.

-Que tu as pris du poids, ma puce. 

Elle avait raison. Depuis six mois que je travaille dans un restaurant du Faubourg-Saint-Germain, mon hygiène alimentaire laisse complètement à désirer. Je rentre tard. Je ne pense jamais à faire les courses avant de partir. Je commence à seize heures. En rentrant le soir, voire tôt le matin… Je finis à minuit, mais je bois un petit verre avec les autres, des cuistots, qui me refilent d’immondes, mais délicieuses pâtisseries. Je les engloutis dans mon bain littéraire. Un classique d’une main, les calories de l’autre.

Françoise ne m’en voulut pas en constatant que ses propos étaient passés au-dessus de ma tête depuis que nous avions pris la route dans ma voiture. Elle n’en a pas, je suis un peu son taxi. Elle était même impatiente de connaître le pourquoi j’avais lancé…

- Ma robe mauve, c’est elle qu’il me faut !

Je lui révélai la source de cette échappée orale. Elle fondit en larmes, de joie. Françoise est une pleureuse. Une pro. Si un championnat de larmes existait, je serais la meilleure amie de la championne. Je la remerciais pour son élan de sympathie, mais insistait sur le fait que l’audition, en tant que telle, ce n’est pas grand-chose. LA réussir est l’objectif. Décrocher LE rôle est l’apothéose. Et nous étions encore très loin du verdict.

 - As-tu la pièce ? me demanda-t-elle d’un ton dynamique, comme si nous nous apprêtions à passer en revue la liste des points essentiels pour la réussite de cette entreprise.

- Oh que oui ! Et le plus incroyable, c’est que je viens de la relire une énième fois, cette nuit, dans mon bain, et tu sais avec quoi ?

- Dis-moi.

-De succulents éclairs au chocolat. 

Aaaah ! Nous avons hurlé toutes les deux comme de véritables gamines. Rien d’extraordinaire quand on connaît notre dépendance et nos jeux coquins envers cette gâterie pâtissière. Quel pied ce gâteau !

- C’est un signe, me dit-elle. C’est un putain de signe, enchérissait-elle. Ta robe mauve. Allons chez toi, il faut que tu saches si tu entres ou si tu n’entres plus dedans.

-That is the question...

-C’est quand cette audition ?

- Jeudi.

- Quel jour sommes-nous ?

- Jeudi. Jour du psy.

- Ah oui, quelle conne. Donc, dans une semaine.

- Quelle clairvoyance. Comment fais-tu pour voir si loin ?

- Ne te fous pas de moi ! Appuie un peu, je veux te voir dans ta robe avant de partir. La semaine prochaine, j’en aurai fini avec ce con, lâcha-t-elle avant de n’être plus compréhensible tant les sanglots lui étranglaient le gosier. 

Pour que Françoise ait besoin de mes services pour à aller la chercher à la gare, il fallait que Françoise soit partie. Son départ fut le jeudi soir. Elle allait revoir Jacques, une dernière fois. Pour tout mettre au clair, disait-elle. Etait-ce sur les conseils de son psy ? Je trouvais cette idée loin d’être idiote. Les ruptures sont dures pour celui ou celle qui reste sur le carreau, si une dernière entrevue peut adoucir la douleur, pourquoi s’en priver ? Connaissant Françoise, j’avais tout de même un doute sur le bon déroulement de cette rencontre.

Nous sommes passés chez moi pour la séance « essayage ». Elle s’effondra, en larmes, lorsque j’apparus « saucissonnée » dans ma fameuse robe mauve. Elle me boudinait à en vomir. La robe, pas Françoise. Pas encore. J’en aurais tué les cuistots ! Hum, pardon.

 

Je consolai Françoise et lui promis, comme à moi-même, que plus un aliment contre « bonne nature » ne franchirait le seuil de ma bouche. Je ne perdrais pas sept kilos en une semaine, mais quatre séraient envisageables. Suffisait de faire attention à ne pas engloutir ces… délicieuses pâtisseries. Les adieux de Fontainebleau étaient de la gnognotte à côté de notre difficile séparation, sur le quai de la gare d’Austerlitz. Certains passants ont eu la larme à l’œil, c’est vous dire.

 

Je repris le volant, direction le resto. Le service se passa merveilleusement. Je veux dire que pas une miette ne fut ingurgitée par mon estomac. J’étais transcendée par mon objectif. Mon double objectif. Entrer dans ma robe et décrocher le rôle de Desdemona. Ce qu’il y a de bien, quand vous avez un but, c’est que tout ce qui habituellement vient vous polluer la vie, s’évapore. D’un simple revers de la main, d’un simple haussement d’épaules, d’un minuscule petit signe négatif de la tête - je repoussais les offrandes caloriques, comme les petits câlins, prise de tête, des cuistots.

Deux ou trois jours ? Trois jours. C’est lundi que Françoise m’a appelée, en larmes, de joie. Elle avait refait l’amour avec Jacques. La séparation n’était plus d’actualité. J’étais contente pour elle, même si je me méfiais de ce retour de tendresse de la part de son ex. Ce n’était pas du retour de tendresse, dont je me méfiais. Jacques est une espèce de malade du sexe – comme beaucoup d’hommes. Hum, pardon.

Elle m’interrogea sur mon bilan. Deux kilos de perdus. Je connaissais mon texte. J’étais heureuse d’avoir la tête pleine d’espoir. Important l’espoir. Elle fut d’accord avec moi et sanglota pour me le confirmer. Une vraie championne. Je n’ai rien vu venir.

Les jours suivant son appel téléphonique sont passés à la vitesse de la lumière. Sans savoir à quelle vitesse file la lumière, j’aime cette expression,poétique. Elle camoufle une des grandes tristesses de notre monde. Le temps qui passe. Ce temps qui casse tout ce qu’il rencontre. À qui rien ne résiste. Les grandes civilisations. L’Égypte, Rome, la suprématie française ou plutôt napoléonienne, la beauté de Robert Redford. Tout passe, tout casse - les amours, les amitiés.

Ce matin, Françoise m’a appelée du train. Dois-je préciser qu’elle était en larmes ? Elle l’était. C’est parfois pour de faibles raisons qu’elle pleure. Cette fois, elle pouvait y aller franco. C’est ce que j’en déduis, à présent. Bref, elle me demande de venir la chercher à la gare. Elle devait rentrer, demain, vendredi.Elle avançait son retour, parce qu’elle avait coupé… avec Jacques. C’était fini. En connaissance de cause, je n’avais pas lieu de… m’inquiéter, de… Vous comprenez ?

Elle arrivait à treize heures. Elle m’accompagnerait à l’audition de dix-huit heures. Cela m’embêtait, parce que je m’étais organisée toute ma petite journée. Une sorte de procession avant l’heure fatidique. Mais comme mon estomac me tyrannisait, je répondis par l’affirmative. Ma bêtise a consisté à ne rien vouloir manger de la journée, hormis un petit déjeuner composé d’un bol de fromage blanc zéro pour cent avec deux brugnons ainsi qu’ un verre de jus d’orange.

Excusez-moi, j’ai… des haut-le-cœur… à l’idée de...

J’ai essayé ma robe mauve, hier soir, et j’étais fière de moi. Les trois kilos qui me restaient à perdre étaient restés, là, où la gent masculine aime poser les yeux - mon cul, mes seins -en ce qui me concerne. Réflexion faite, je pense que tous les mâles, hétéros, aiment regarder le cul et les seins des femmes. Celles qui méritent le coup d’œil. C’est ce que je pense. Hum, pardon.

 

La tête me tournait et l’eau minérale que je m’envoyais à tire-larigot me sortait par les yeux. Façon de parler, parce que mes « envies pipi » devenaient de plus en plus fréquentes. Quelle torture de traverser Paris avec la vessie pleine. En plus, c’est dingue le nombre de pâtisseries qu’on peut croiser, ouvertes. Ce qu’il peut y avoir dans cette fichue ville. A condition, bien évidemment, de ne pas les chercher, parce que le jour où vous les cherchez, pour aller chez une amie ou un copain, elles sont fermées.

J’étais de mauvaise humeur. Tout m’agaçait.

La longueur interminable des feux, rouges. La conduite machiste des chauffeurs de taxi. L’empirisme des chauffeurs de bus. Ces connards de scooters. Dieu soit loué, mon revolver était resté chez moi… excusez-moi, je m’emporte et évidemment je plaisante.

J’arrive à Austerlitz. Je trouve une place, avec difficulté, je précise. Il est plus de treize heures. Treize heures seize exactement. J’imagine déjà l’inquiétude de Françoise. Je cavale comme une dératée jusqu’au panneau d’arrivée, puis jusqu’au quai 13. Françoise est là, près de la locomotive, qui mugit des centaines de kilomètres qu’elle vient d’avaler. La salope. Je parle de la loco. Dans le sens où elle a mangé, elle. Dans le sens où, elle s’est rassasiée jusqu’à la gueule. Bref, j’observe Françoise. Vêtue de sa gabardine beige, elle ressemble à une héroïne de film noir, une Michèle Morgan ou une Carole Wagram, sans les jets de vapeur. Instinctivement, mes yeux se jettent sur sa poche droite. Elle est enflée. D’une manière plus longue que large. Ma salive emplit ma bouche. Mes pensées gourmandes se mirent à remercier le ciel. Françoise est une véritable amie. Qui mieux qu’elle pouvait savoir à quel point de sevrage j’étais parvenue. Combien, il était temps de savourer un de ces merveilleux desserts et de jeter au diable toutes les bonnes résolutions. Grâce à elle j’allais manger !

Face à mon hystérie, Françoise restait immobile. Les yeux dans le vague. Elle ne tenait debout que par habitude. Elle ne tenta rien pour arrêter mon geste vers sa poche. Elle d’habitude si prompte à ce jeu de mains. Ses yeux, pleins de larmes, se sont retournés. Entendez, sont devenus blancs. Elle s’est écroulée sur elle-même. Au ralenti. Très lentement. J’insiste, parce que cela m’a paru long. L’incompréhension de la situation me laissa désorientée.

Je tenais dans ma main l’objet de tous mes désirs. Fin prêt à être dégusté. Mais c'eut été déplacé, devant le malaise, et l’état de loque dans lequel était Françoise.

Je mis le gâteau dans ma poche. De bonnes âmes m’aidèrent à ramener à elle, ma bonne amie. Elle pleurait, balbutiait des excuses pour son acte. Elle n’avait pas réfléchi. Elle avait fait cela sur un coup de tête. Elle s’en voulait. Il fallait lui pardonner. Ne pas l’abandonner. À force d’entendre ses excuses, je ne pus m’empêcher de sourire, puis de rire. Il n’y avait aucune raison d’en faire tout un plat. Pour le lui prouver, j’allais, d’une main alerte, lui montrer combien son geste tombait à pic. J’ouvris le paquet…

Excusez-moi…

J’ouvris le paquet et découvris le sexe mutilé de Jacques.

Le nom du propriétaire, je ne l’ai su qu’après, par vos soins, inspecteur.

Voilà. Voilà tout ce que je peux vous dire. Quelle histoire ! Une vengeance shakespearienne !

À ce sujet, pensez-vous que je puisse aller à mon audition à présent ?


Date de création : 29/12/2009 @ 01:16
Dernière modification : 10/11/2010 @ 14:45
Catégorie : Nouvelles
Page lue 1057 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page

 
Réactions à cet article


Personne n'a encore laissé de commentaire.
Soyez donc le premier !