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Nouvelles - Reflets amoureux

J’étais à force de supplication parvenu à mes fins. L’incroyable métamorphose avait eu lieu. Terriblement éprouvante. Heureux d’être à présent à son image, le stratagème que j’avais entamé s’annonçait toutefois des plus laborieux. Je jouais une partie serrée avec le plus sournois des adversaires. Épuisé, je me suis allongé sur son lit.

J’ai été réveillé en sursaut. En sursaut et en nage. La superposition de deux images a troublé mon sommeil. Celle de Marguerite dans un premier temps. Puis, plus surprenante, celle d’une église. Marguerite est ma petite amie. Elle est comédienne et formidablement belle. Ce n’est pas objectif pour un sou. Sauf, que je tressaille à la moindre pensée évoquant ce brin de fille.

La sonnerie du téléphone a assourdi le silence de l’appartement. Je ne décroche pas, persuadé de connaître le motif de cet appel. Le répondeur se déclenche. Une voix inconnue me brûle la cervelle avec ses propos. Ma douce, ma colombe, n’est plus. Le cœur de Marguerite s’est éteint d’une balle en pleine poitrine à vingt-trois heures cinq. Fin de la communication ; enfin, juste après, une invitation à venir reconnaître le corps demain, dès l’aube.

Le silence de l’appartement me bouleverse. Je me lève comme pour fuir ce que je viens d’apprendre, allongé. La souffrance persiste. Elle est ancrée en moi pour les heures qui me sont imparties. Je veux déjà sortir de cette peau qui me recouvre et en laquelle résonne cette terrible nouvelle. De l’eau. De l’eau froide pourrait peut-être me sortir de cette torpeur ? Je me dirige comme un aveugle, les mains jetées en avant. Je n’ai pas de repères. Je ne connais rien à rien. Un sens inné me dirige. J’entre sous la douche, j’y attends un miracle par le biais du liquide glacial, celui-ci n’arrive pas. J’ai mal de la savoir froide. Je sors frigorifié et me recouvre la tête d’une serviette éponge. Sa serviette éponge ; imbibée de son parfum. Il s’immisce en moi et ravive les souvenirs en cette parcelle de cerveau fraîchement valide. Elle apparaît souriante. Belle à croquer. J’envie les vers qui vont bientôt s’en donner à cœur joie. La douleur me terrasse et me déchire. Couché sur le carrelage, je ne meurs pas. Mes premières larmes s’échappent de mon corps et vont couler jusqu’au matin.

Je ne sais d’où me vient cette force qui me permet de te survivre ? Quelle est donc cette petite partie de nous, qui nous tient en vie lors de ces séparations décisives  ? Pourquoi ne pas s’éteindre implicitement puisque l’autre part ? Pourquoi ces questions alors que tout cela n’est qu’avatar ?

Qu’il est horrible ce petit homme velu qui me précède dans les couloirs de la morgue. Qu’il est horrible ce dernier rendez-vous avec toi, mon amour. Qu’il est horrible d’avoir peur de revoir ton visage et le comble d’avoir peur de pouvoir enfin de te toucher.

Le petit homme ralentit le pas, signifiant de la sorte que nous sommes arrivés. Une légère buée s’échappe de sa bouche attestant de la fraîcheur du lieu. La pièce est ornée de coffres métalliques avec en son centre une table, où tu reposes.

- « Chérie, j’espère que tout va se passer selon mes prières ».

Je freine le bras du petit homme, l’empêchant de soulever la toile de lin qui te recouvre. En ma présence, je ne tolérerais pas une seule main sur toi. Je lui demande gentiment de me laisser ; il refuse, invoquant je ne sais quelles théories sur les chocs émotionnels pouvant survenir à la vue d’un être cher ; j’insiste du regard afin qu’il s’éloigne ; profil bas, il tourne les talons.

Que tu es belle ! Le maquillage de Bérénice encore présent sur ton visage, a, d’après les rumeurs fait pâlir la faucheuse de jalousie. Je n’en suis pas étonné. J’aimerais tant encore réfléchir tes jolis traits.
Tous ces sourires heureux dont tu me gratifiais, ont maintes fois alimenté mes rêves. J’inventais des décors féeriques dans lesquels tu te réfléchissais dansante, parée de somptueux costumes créés spécialement pour toi.

A présent, écroulé de douleur près de ton corps froid, je me souviens. Il avait tout vu, alors que je pensais avoir été d’une discrétion absolue. Il était donc inévitable de lui échapper. Echappe t-on au Malin, quand on intercède là où il ne nous est point permis de le faire ? Juste refléter la vérité, je me devais... Ô mon amour, je te demande pardon.

Avais-je raison de me laisser séduire par cette pensée romantique de pouvoir t’arracher à ton funeste destin ? Pourquoi ? Pourquoi as-tu ouvert ta porte ce matin là ?

J’ai commencé alors à l’implorer, lui.

Toi, intermittente du spectacle, tu aspirais à un scénario comme celui-là. Le téléphone avait sonné, c’était ton agent, tu venais de décrocher sans peine le rôle de Bérénice. Tu as hurlé de joie en raccrochant le combiné. Dès lors, il te fallait le dire à quelqu’un, le partager avec une amie. Ta voisine ferait l’affaire ai-je lu dans tes yeux avant que tu n’ouvres cette maudite porte.

Sur le palier, sortant de chez celle à qui tu comptais confier ta joie, un homme. Il s’est enfoncé brièvement dans la cage d’escalier. Sournoisement même. Tous deux, nous l’avons vu. C’était avant ma transformation, je ne pouvais donc rien te dire. Toi, au comble de la joie, tu en as déduit que ta camarade n’était point disponible pour le moment et tu as refermé la porte. Cette maudite porte.

Tu as passé une multitude d’appels téléphoniques t’éloignant de la petite scène qui venait de se jouer sur ton palier. C’est là , qu’instinctivement, j’ai commencé à l’implorer. Le danger, qui était né de votre entrecroisement de regards, je l’avais perçu. Il était dès lors judicieux de l’implorer. La perception de ta fin proche a provoqué en moi un sentiment d’amour incommensurable.

Tu as commencé les répétitions. Tu partais tôt, tu rentrais tard. L’air de la cage d’escalier devenait pestilentiel. La découverte du corps décomposé de ta voisine vint. Sentant le péril augmenter, je l’implorais plus intensément.

La police est venue t’interroger au théâtre. Sans songer à mal, tu leur as dit ce que tu savais. En l’occurrence, qu’un jour de la semaine dernière, tu avais vu un homme sortir de chez elle. Pas vieux, presque beau. Tu étais, ce jour-là,si euphorique, que ton bonheur a déteint sur tes idées. Tu as pensé que ce devait être son petit amoureux et qu’il préférait s’échapper discrètement, et qu’elle et toi en discuteriez un de ces jours. Le plus important étant à ce moment précis de communiquer ta joie au monde entier. Ta joie, pas celle d’une autre.

Mes tractations avec lui ont commencé quand les journaux ont relaté l’affaire du meurtre de ta voisine. Dans un de ces articles, il était fait mention qu’une personne avait vu l’homme, certainement le tueur, et qu’une description précise était en la possession des enquêteurs. La bêtise du journaliste était énorme.


**


 


J’acceptais les termes de son contrat et relâchais l’âme que je tenais prisonnière depuis si longtemps.

Métamorphose faite, me voici donc homme. Mes premières sensations m’ont littéralement bouleversé. L’oxygène m’a tout d’abord brûlé atrocement les poumons, j’ai hurlé, puis instinctivement, comme un nouveau né, j’ai respiré. La tête m’en a tourné. Je n’ai pas pu voir mon visage comme je l’eusse souhaité à ce moment, et pour cause. Mon ancienne apparence était fractionnée sur le sol de l’entrée en une centaine de milliers de morceaux tranchants obstinés à réfléchir la moindre source lumineuse. Mon cadre doré à l’or fin autour de mon cou, comme un énorme joug, devait me donner un air bien drolatique. De surcroît, j’étais nu.

Le contrat stipulait que je pouvais prendre forme humaine, que je serais âgé de trente ans, comme toi, à la condition sine qua non, de relâcher l’âme du comte D’Abrusquy. Cet aristocrate avait tué devant moi, alors miroir, il y a un peu plus d’un siècle, sa femme, accusée à tort d’adultère. Je n’avais rien pu faire sinon réfléchir cette monstrueuse scène macabre à l’identique. Indubitablement, la folie possédait monsieur le comte, et de ce fait, il n’écoutait plus personne. C’est ainsi que je dus subir la vision sanglante des trois assassinats qu’il commit à la suite de celui de son épouse : le majordome, le cuisinier et l’espiègle Valentine.

Je ne serais jamais intervenu, si je n’avais lu dans les yeux de monsieur le comte, la volonté de tuer son fils, Théodore, âgé de trois ans, qu’il croyait, également à tort, être un enfant illégitime.

Qu’ai-je imploré à cette époque ? Je ne le sais pas. Je garde mémoire d’avoir senti une formidable chaleur, quasiment identique à celle qui avait permis ma confection à la fin du XVIIIème siècle. Puis, plus rien. Sinon, la vision du corps sans vie de monsieur le comte étendu au pied du mur où j’étais suspendu.

Depuis ce triste événement, j’ai passé un nombre indéfini d’années dans des demeures insignifiantes de la petite bourgeoisie. Je serais bien incapable de me souvenir de quelques moments intéressants tant la vie de ces gens était triste. De temps à autre, tout de même, de jolies femmes de ménage se faisaient courtiser par de jeunes adolescents avides de découvrir les choses de la chair. Certaines compatissaient et déniaisaient leurs élèves devant moi. Alors que je réfléchissais scrupuleusement leurs ébats, je sentais en moi hurler de douleur l’âme folle de monsieur le comte D’Abrusquy.

Et puis, des années après, de tes mains délicates, tu as ôté l’épaisse poussière qui me recouvrait. Tu n’as même pas cherché à négocier le prix exorbitant que t’annonçait le vieux brocanteur. Tu m’as emmené illico, sachant déjà où tu voulais que je mire. Dans l’entrée de ton appartement. Oui, dans ton entrée, face à cette maudite porte.



**


 Relater ces souvenirs à peine dans la peau d’un homme m’est pénible. J’y vois une sorte de rapide synthèse des maux que l’humain doit gérer au cours de sa vie. De ceux-ci, la peur est certainement la plus caractéristique. Elle vous prend à la gorge, vous assèche le gosier, brutalise votre rythme cardiaque, mais ne résout jamais le problème à votre place.

J’ai passé ton peignoir blanc. Je me suis allongé sur ton lit. C’était avant ce fatidique coup de fil. En retard sur leur conspiration, je pensais en être à songer calmement à la façon dont j’allais procéder pour te dire qui je suis. J’étais confiant en m’endormant.

J’ai été réveillé en sursaut. En sursaut et en nage. La superposition de deux images a troublé mon paisible sommeil. Ton doux visage dans un premier temps. Puis, plus surprenante, celle d’une église. Le clocher de cette église se dessine plus précisément à mon esprit. Il y a des tâches d’ombres au niveau des ouvertures d’où s’échappe le son des énormes cloches de fonte. A y regarder de plus près, il me semble, dans cette obscurité, entr’apercevoir une forme humaine. Cette forme est singulière. Cette forme ne m’est pas inconnue…


**



J’ai froid. Je suis assis à même le carrelage de la chambre mortuaire. Adossé à la table où tu reposes à la porte de l'éternité. Je me ressaisis et me lève, j’ai dû perdre connaissance. Le petit homme velu avait raison. Où est-il ? Là, au fond de la pièce, le voici qui se retourne. C’est lui. Je le reconnais. C’est l’homme du clocher. C’est l’homme qui tire sur toi une balle en pleine poitrine parce que tu as vu celui que tu ne devais pas voir en ouvrant cette maudite porte. Un bruit de pas résonne. L’arrivée d’un nouvel intervenant est imminente.

La partie en est à son point le plus culminant…

Ma surprise est totale et indescriptible tant elle oscille entre la terreur et la joie. Monsieur le comte en personne s’approche de moi. Il n’a pas changé. Je reconnais également l’épée qu’il tient dans la main gauche. Oui, monsieur le comte est gaucher. Quant à l’épée, c’est celle qui était fixée au-dessus de la cheminée, croisée avec une autre, dans la salle de réception du château D’Abrusquy. Sans un mot – Non, Monsieur ne se serait jamais abaissé à discuter avec un ancien miroir, fut-il celui qui a été le témoin de son horrible massacre jadis .
Ainsi, sans un mot donc, il me transperce le cœur.
Ce cœur, si jeune, dont je venais d’être affublé par l’intermédiaire du diable en personne.

La partie s’achevait et je gagnais.

Le malin s’aperçut de mon stratagème en lisant sur mon visage le rayonnant sourire que je lui adressais, heureux de l’avoir battu sur son propre terrain.

Je mourais certes, mais je mourais humain.

De mécontentement, il pulvérisa monsieur le comte qui éclaboussa, de ses viscères, le malheureux petit homme velu qui lui-même succomba de peur à ce spectacle.

Ma divine prière était sur le point d’être exaucée. J’allais dans quelques instants te retrouver et te dire combien je t’aime. Toi et moi, unis dans la même évanescence légère à jamais.

Quant à la faucheuse, je l’ai consolée en la croisant, car malgré ses charmes indéniables, elle ne s’était toujours pas remise de ton passage.


Date de création : 06/07/2007 @ 10:16
Dernière modification : 05/09/2009 @ 14:30
Catégorie : Nouvelles
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par sandrine le 24/06/2011 @ 20:39

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