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Nouvelles - Séparation

Séparation

 

 

Je me souviens avec douleur, du matin, où je pris conscience que la vie sans toi me serait impossible. Le pressentiment de ne pouvoir sortir d’une morosité quotidienne dans laquelle j’étais jeté par manque de toi. J’essayais de lire dans ton regard des traces d’une désolation à mon égard, d’un reproche, d’une déception ; jusqu’au jour, où, je la perçus, du moins je m’en suis convaincu. C’était pourtant la photo de toi que je préférais. Celle que j’ai choisie pour te retenir. Je devenais fantôme, il me fallait aller jusqu’au bout de mon interprétation.

 

Nous aimions Paris et, bien longtemps, cette ville nous l’a rendu. Mes photos ne révèlent plus aucune trace de cet amour, de cette passion, et encore moins de notre inclinaison l’un pour l’autre. Nous nous sommes tant promenés sur ces quais, dans ces ruelles près de Notre-Dame, où nous cherchions l’ombre, laissant le soleil aux touristes. Que faisais-je à traîner là ? J’étais déjà mort de les fouler sans toi. Je t’y cherchais ; perdu, si faible sans toi ; incapable de relever le défi de vivre sans ta voix, sans ton corps. Je te le dis droit dans les yeux, mais tu ne sourcilles. Cette photo que j’aimais tant, je commence à la haïr. Qu’y relever d’autre qu’un défi ? Cette moto que tu détestais me servira de passage. Tu pourras te vanter de l’avoir pressenti. Non !

 

Non. Je t’accable et tu n’as prononcé aucun mot. Je ne veux ni haine, ni regret. Tu n’es plus près de moi, seul cela compte. Pourquoi ? Pourquoi ne t’ai-je pas enlacé ces jours heureux où tu rentrais chez nous. Ces jours où j’avais le privilège de dîner face à toi. Me coucher près de toi. Je repasse en boucle, le souvenir de cet été, près de Nîmes, où je t’ai agacé à vouloir reproduire sur pellicule, cet instant érotique où le soleil avait auréolé les contours de ton corps au travers de ta nuisette. Tu venais de te lever et tu m’avais rejoint sur la terrasse où j’aimais lire en t’attendant. Je n’ai jamais réussi à le photographier comme je l’avais vécu, vu, gravé dans mon inconscient ce matin-là. Cette image est là, bien là, derrière mes yeux clos, alors que je roule à pleine vitesse.

 

Ma sortie de scène, je n’aipas été capable de la réussir. J’entends déjà de la part de tes amis, ces commentaires qui accompagnent les suicides ratés. Il ne voulait pas vraiment, sinon…

Je n’ai pas envie de compassion, ni que l’on comprenne mon geste, ni d’entendre quoi que ce soit, d’ailleurs. Je ne vois que ton corps dans cette lumière d’été. La pointe de tes seins, la cambrure de tes reins, la finesse de ta taille. Ton ventre. Ce ventre que nous souhaitions remplir d’un fruit d’amour. Ç’est beau. Ç’est bien. Cela me convient. Que m’importe d’être immobile, mes yeux passent et repassent sur tes contours comme le pinceau du peintre sur son ouvrage ; mes yeux deviennent mains expertes sur tes courbes comme le sculpteur au polissage de son œuvre. Comme j’ai aimé te caresser. Sentir ton épiderme se contracter sous mes mains. Cette chair de poule que je rassurais par mes chauds baisers. Ma pensée fixée sur toi est mon alliée. Sur mon lit d’hôpital, j’interdis à mon imagination toute envolée vers des chemins où tu n’es pas là.

Pas de vie sans toi. Je te l’ai dit si souvent, une presque « habitude », que j’en ai oublié à quel point j’étais sincère. Tu me le murmurais, toi aussi, pourtant. Tu me le susurrais, me le gravais si profond en moi, que je ne croyais pas que cela puisse être si éphémère. Pourquoi m’as-tu quitté ?

 

Les sons autour de moi m’agacent. Outre le pointillé aigu qui renseigne sur mon rythme cardiaque, je n’en peux plus de cette incessante rengaine où l’on me demande de faire un geste, si petit soit-il, qui pourrait soulager l’équipe médicale sur mon état.

 

Je vous entends, mais je ne « vous » veux pas ; c’est elle que « je veux » !

 

Oh, je sais qu’il n’est pas convenable de dire « je veux », j’ai retenu la leçon, merci. Mais c’est tout ou rien ! Avec elle ou sans moi. Dois-je vous rappeler que j’ai fait le choix de partir en devançant mon heure ? Ayez la gentillesse de me laisser quitter la place. De libérer ce lit. Et, s’il vous plaît, faites taire cet inconnu qui ne cesse de jacasser. Je me fiche de ses propos. Je me contrefiche de ce qu’il voit. Et plus encore de savoir que le soleil brille et que les gens sont heureux. Laissez-moi partir, s’il vous plaît.

 

La voix grave de l’inconnu poursuit inlassablement la description du monde extérieur, alors que tu es là, figée sur mon écran interne à me soutenir. Je ne sais où je suis, mais le portrait que cet homme dresse de l’environnement commence à me corrompre. Ton image s’anime, tu te penches sur moi, tu cherches mes lèvres, notre baiser ne dure qu’un instant parce qu’une fois encore tu disparais dans un éclat de lumière. Je sursaute de douleur.

Agitation autour de moi.

Les alarmes retentissent de toutes parts. Les claquettes des infirmières, venant à mon chevet, martyrisent le sol à la manière d’un flamenco endiablé.

T’en souviens-tu ?

Nous assistions dans les carrières de Villeneuve-lès-Avignon à un spectacle équestre. Le staff offrait des verres de vin chaud au public. Nous, nous étions parvenus à soutirer une bouteille entière et au fort du spectacle, un peu ivres, nous faisions l’amour sous les gradins à même le sable. T’en souviens-tu, là où tu es ? Là où tu as décidé de partir, sans moi ? Je t’en prie fait moi un signe. Je mérite bien un peu de condescendance ? Tu ne peux pas avoir oublié comme on s’est aimé ? S’il te plaît.

 

Ils sont satisfaits, j’ai bougé. Même si c’est un bien grand mot. Comment faire autrement puisqu’infatigablement tu disparais telle une poupée de verre qui se brise dès que nos lèvres se touchent et cela quelque soit le souvenir qui me revient de nos jours heureux. Et cet inconnu, ce voisin de chambre, si j’en crois la persistance de sa présence, excelle dans ses commentaires. Son petit monde finit par prendre vie, et à présent, j’attends son journal avec une impatience de groupie. Je prends même plaisir à l’entendre parler du vent dans les arbres. J’aime ses descriptions relatant les jeux d’ombres qui balayent différemment au fil des heures, le parc public qui se trouve en face de l’hôpital. Je raffole plus encore de ses histoires d’enfants où le jouet des uns désirés par d’autres créaient des rencontres de mamans toutes plus belles les unes que les autres.

Je te cherche parmi elles, tu n’y es pas. Mes glandes lacrymales me soulagent de ce trop d’émotion, et, bizarrerie de la vie, j’entends les infirmières soupirer de joie à la vue de mes larmes qui, d’après elles, signifieraient la sortie imminente de mon coma. La vie est ainsi faite. Injuste. Coriace. Brusque. Peut-être belle, mais de courte durée. De très courte durée.

 

Je n’ai aucune idée du temps passé dans ce tunnel où spectateur privilégié j’assiste à la projection de notre vie. Je revois précisément tes sandalettes blanches, nonchalamment posées dans l’herbe, près de moi. Tu ne m’as pas réveillé, tu es allée te baigner. Je m’étais endormi sur ma serviette de plage après une nuit mouvementée entre copains. Je t’ai adressé la parole, pour la première fois, la veille, en cet endroit très prisé par les jeunes de la banlieue sud de Paris. Du coup, une satisfaction de conquérant m’avait envahi instantanément à la vue de tes souliers. Le message était clair. Tu avais décidé de t’installer près de moi, alors que la piscine de la Grenouillère offrait mille et une possibilités, tant son étendue était vaste. Nul besoin de faire le coq, tu étais séduite. Qu’en est-il aujourd’hui alors que je me réveille, seul ?

 

Mon voisin est parvenu à m’émouvoir une fois encore. Il m’a relaté l’idylle d’une jeune lectrice qui, chaque jour, vient s’asseoir sur un petit banc de marbre blanc, à l’ombre d’un cèdre du Liban. Elle entrecoupait sa lecture de longues méditations à l’endroit d’un athlète grec en marbre de Carrare. Elle oubliait parfois l’heure de fermeture, et plusieurs soirs, le gardien la raccompagna vers la sortie. Elle était très jolie selon l’orateur. Sur combien de jours s’est étalée cette histoire, je ne le sais. Je sais seulement qu’elle a eu, par sa violence, le don de réinjecter dans tous mes membres une énergie que je pensais à jamais disparue.

 

Par une fin après-midi, un homme est venu dissiper la jeune lectrice dans sa quiétude quotidienne. Il a fait sauter ses boutons de chemisier et posé ses mains là où la morale m’interdit la description. Sur ce petit banc de marbre blanc, il l’a prise de force, profitant d’une incompréhensible désertion de tout être humain dans cet écrin de verdure. À l’écoute de cette aventure, je voulais sortir du lit. Me jeter à son secours. Imperturbable, le conteur poursuivit son effroyable récit d’une voix posée et sans émoi. Je fus subjugué par la suite de son conte. Ce ne pouvait être qu’un conte. Une nouvelle. La jeune femme était étendue, souffrante, souillée ; le violeur repartait comme il était venu ; lorsqu’à son passage près de la statue, cette dernière s’arracha de son socle et s’écrasa sur le sol, ôtant sans regret la vie à ce bipède sans foi ni loi qui se trouvait sur son chemin.

 

Un long silence.

 

J’étais pendu à ses lèvres, espionnant le moindre son. La lente analyse de cette histoire m’envahit, s’épandit dans les moindres recoins de mon anatomie. Mes pensées étaient concentrées sur cet épisode, ô combien ignoble, de la vie de cette jeune femme. J’attendais le verdict de ce récit sans qu’aucune autre pensée ne vienne troubler mon attention. Comme suspendu entre ciel et terre.

Abominable silence.

Comme ton silence.

Pourtant du bruit, il y en avait partout, tout autour de moi. Mais aucun son n’émanait de sa gorge. Dans ce silence, je voyageai dans ce parc merveilleux aux mille nuances de couleurs. Je cherchai quelque chose. Une réponse à mes interrogations ? Je devins metteur en scène. Je remplaçai les traits de la lectrice par les tiens. Je devins de marbre et réduisit à néant cet intrus qui t’avait souillée. Je pleurai, réjouissant le personnel médical.

 

Enfin ! Il reprit la parole. La statue fut péniblement - tant elle était colossale - remise sur son socle par une dizaine d’hommes. J’étais aux anges d’entendre qu’il était presque impossible de percevoir les fractures sur l’œuvre d’art.

J’ouvris les yeux, tel un nouveau-né, lorsqu’il raconta les retrouvailles de la jeune lectrice et de la statue. Un homme était à son bras et une petite tête blonde, dans une robe bleu ciel, courait autour d’eux, riant et criant : « Regarde maman, comme le petit banc est beau, on peut s’y asseoir pour goûter ? » et le couple s’assit quelques instants avant de disparaître auréolé de son bonheur.

 

Les murs de la chambre étaient tristes, les infirmières jolies. Je reprenais, petit à petit, apparence humaine. Il m’était toujours difficile de parler. Je dus attendre quelques jours avant de pouvoir demander où était mon voisin de chambre. Je souhaitais le remercier de m’avoir tiré de ce trou noir, où un temps, je n’avais souhaité m’extirper. Ce sont ses paroles qui m’ont convaincu que la vie devait continuer, même si celle-ci devait être sans toi.

 

J’appris avec douleur que l’homme était décédé le jour même où j’avais ouvert les yeux. Coquin de sort. J’en redevins muet, quelques jours. La vie dans sa cocasserie par excellence. Je fis de mon mieux pour me réparer. La possibilité de retrouver l’usage de mes jambes devint une motivation à part entière et j’y parvins. Mes premiers pas furent pour me diriger vers cette fenêtre qui allait m’offrir enfin la vue de ce parc, coffre aux trésors d’espoirs et de tranches de vies qu’il me tardait de découvrir par moi-même.

 

Je m’écroulai tel un pantin. En guise de parc verdoyant, un monstrueux parking gris emplissait le panorama. Ce n’était qu’infâme béton autour de l’hôpital.

 

-Vous m’avez changé de chambre ? balbutiai-je en revenant à moi.

-Absolument pas, cela fait presque un an que vous êtes dans cette chambre. Vous étiez de toute façon intransportable.

-Mais l’homme qui était avec moi, mon voisin, il m’a décrit un parc rempli d’arbres, il m’a parlé d’une foule de gens, il y avait même une statue… grecque.

-Monsieur, votre voisin était non-voyant. Ce qu’il vous a dit, provenait de son imagination, fertile certes, mais inventé.

 

Mes larmes se mirent à couler sans aucune possibilité de les retenir. Au souvenir des mots de l’homme, de cet inconnu, je me mis à sourire, ce qui fit pleurer à son tour l’infirmière. Puis, je fus secoué d’un doux rire venant du plus profond de mes entrailles. Cet homme, cet inconnu m’avait redonné l’espoir par ses histoires, au point que la mienne, la nôtre, réapparut.

 

Je suis venu te voir dès ma sortie. Tu souriais, fidèle à toi-même. Plus de reproches dans ton regard. Toujours aussi belle. C’est pour ça que j’ai choisi cette photo. Ma préférée.

 

Je n’ai pas recouvré la totalité de mes forces et après quelques difficultés pour m’agenouiller, pour m’approcher de toi, j’ai posé mes mains sur le marbre où est inscrit ton nom. Là, j’ai posé mes lèvres sur ton front. Sur cette photo en médaillon que j’ai choisie parce qu’elle est toi à tout jamais.

Repose en paix mon amour. Je t’aime.


Date de création : 05/08/2009 @ 15:05
Dernière modification : 03/09/2009 @ 21:44
Catégorie : Nouvelles
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par sandrine le 24/06/2011 @ 21:01

Je l'avais pas encore lue celle-ci ... t'as failli me faire pleurer et crois-moi c'est un challenge ! la vache ... faut absolument la présenter avec "le parc" celle-ci .